Rock Sound n°38
En dépit du décès d'une fan irlandaise, la récente tournée européennes des Smashing Pumpkins a permis au groupe américain de mesurer son succès. Pourtant, comme nous l'avons constaté, Billy Corgan et Jimmy Chamberlin détestent toujours cordialement les médias. Entre un concert bruyant à Wembley Arena et une prestation semi-acoustique à la Brixton Academy, le leader et le batteur ont fait le point. Tonight, Tonight.
"Nous donnons le maximum à notre musique et à nos fans et ils nous le rendent bien. Leur dévotion est totale. Ce dévouement compte beaucoup pour nous et l'accident de Dublin nous a un peu forcés a réexaminer notre position" avoue Billy Corgan.
Le 11 mai dernier, tandis que les Smashing Pumpkins se produisaient au Point (équivalent irlandais de Bercy), Bernadette O'Brien, une fan de 17 ans originaire de County Cork, qui se trouvait dans les premiers rangs a basculé et a été a moitié écrasée et piétinée par les autres spectateurs. Les secouristes et les médecins de l'hopital de Dublin n'ont pas pu la ranimer. Les Pumpkins avaient réalisé la gravité de la situation; ils avaient interrompu plusieurs fois leur performance pendant que des responsables de la sécurité extirpaient des spectateurs de la foule. Le concert de Dublin était retransmis aux quatres coins du globe par le biais de l'Internet et, à la fin, les musiciens sont revenus sur scène pour faire part de leur angoisse au public. "Impossible de continuer, pas quand des gens sont blessés ou pire. Ça ne vaut pas la peine de mourir pour un concert", a déclaré Billy Corgan au micro avant d'encourager les spectateurs à "quitter paisiblement la salle. Je vais vous regarder partir; sortez en bon ordre."
Le lendemain, le quatuor avait annulé le concert de Belfast et à Londres trois jours plus tard (le 14 et le 15 mai), on sentait encore les séquelles dans l'entourage et dans la salle. En dépit des risques, le parterre de la Wembley Arena n'est pas converti avec des chaises (c'est de rigueur pour le public plus âgé de Ray Charles ou Neil Diamond) mais les fans sont debout a même le sol. Festival Seatings qu'ils appellent ça aux États Unis. Je me dis que les Pumpkins auraient pu forcer les organisateurs à mieux séparer les spectateurs. En fait, ils ont doublé le service d'ordre et des mecs braquent constamment des torches sur le public et interviennent dès que les filles grimpent sur les épaules de leurs amis.
Finalement, le concert se passe sans incidents et Billy, Jimmy (Chamberlin), James (Iha) et D'Arcy retrouvent une certaine joie de jouer, ébauchant "In Between Days" de The Cure et faisant le boeuf avec Filter, le support, pour 1979. Corgan perd même quelque peu les pédales en mentionnant Eric Cantona; il met du temps à réaliser qu'à Londres, on déteste cordialement Manchester United et demeure persuadé que les Anglais ne partagent pas son sens de l'humour.
Le lendemain, à Brixton, l'ambiance est au beau fixe. Le groupe attend avec impatience sa prestation accoustique. Billy concède que, quelquefois, il en a "marre de jouer dans de grandes salles et de miser sur le volume. Au début, on se produisait dans des boîtes et on exagerait un peu le côté physique de la performance. Maintenant qu'on est tête d'affiche, les shows sont plus longs, il y'a moins de dynamique et l'état d'esprit est différent. Mais de temps en temps, c'est sympa d'oublier un peu le volume, la puissance et l'énergie."
Sans même qu'on ne lui demande vraiment, il enchaîne intelligemment sur l'avenir de la scene grungy. "Aux U.S.A, alterner les passages calmes et les moments intenses est devenu une véritable tarte à la crème", explique Corgan. "Tout le monde le fait, il y'a carrément une génération de groupes qui copient les Pumpkins, Pearl Jam, Nirvana, comme si c'était une formule, une potion magique. Ce qu'on faisait il y'a quatre ans n'est plus aussi original, il y'a tellement d'imitateurs qui ont des hits que les adolescents ont maintenant du mal à faire la différence entre les groupes. On veut vraiment se démarquer de ce genre musical, on n'a pas besoin d'être dans ce troupeau de moutons" ajoute le chanteur avec sa voix nasale qui véhicule un dédain certain pour les pompeurs, les pasticheurs et autres arrivistes. "Ne me parlez pas de Bush, je refuse de faire des commentaires sur des groupes précis" lance-t'il ironiquement.
Billy n'a pas besoin de descendre en flammes les rivaux, il sait très bien que les Pumpkins demeurent un des groupes les plus originaux du moment. Alors que les autres prennent le wagon en marche, Corgan et ses collègues explorent maintentant une veine semi acoustique (voir les titres bonus qui figurent sur les récents CD singles) et n'hésitent pas à élargir leurs palettes musicales et lyriques.
Billy admet qu'il n'a pas "attendu 'Mellon Collie And The Infinite Sadness' pour exploiter le vocabulaire. Quand j'étais gamin, on se moquait souvent de moi parce que j'utilisais des mots compliqués. Ma famille est assez instruite et cultivée et, même quand j'étais petit, on s'attendait à ce que j'utilise le mot qui convenait à la situation. Je perpétue tout bonnement cette éducation dans ma vie adulte", souligne-t'il presque avec emphase.
C'est peut-être à cause de ce côté intellectuel que les Smashing Pumpkins avaient autrefois essuyé les plâtres des rock-critics britanniques. Corgan et Chamberlin ne semblent pas avoir encore digéré les mauvaises chroniques du début. D'après le batteur, "dans le Royaume-Uni, on avait trop vite monté le groupe en épingle. Du coup on est quasiment devenus des has-beens du jour au lendemain. Quand notre deuxième disque est sorti, les scribouillards disaient qu'il ne valait pas le premier. N'empêche, on était censés être les nouveaux Nirvana. Maintenant, tout le monde nous rebat les oreilles avec la Britpop et personne ne fait attention à nous. D'ailleurs, on a pris de la bouteille et on s'en fout. Avant, quand on jouait à Londres, on avait vachement le trac parce qu'on voulait à tout prix prouver quelque chose au critiques. Maintenant, on est plus relax. À Wembley, hier, ça s'est bien passé, et ce soir, à Brixton, ça s'annonce bien. On vend des disques à la pelle (six fois platine aux USA -ndr), les concerts affichent complet, alors ça baigne". Billy, la boule à zéro, s'avère plus philosophe et moins rancunier que son collègue. "On parle toujours de nos influences 70's, de Black Sabbath, de Cheap Trick mais j'ai toujours affirmé que nous avons été très influencés par des groupes britanniques comme Cure, Bauhaus, Siouxsie & The Banshees, Joy Division et New Order", confesse le chanteur.
Corgan n'est pas le seul anglophile du quatuor. Selon lui, "D'Arcy adore la serie culte 'Absolutely Fabulous' (avec Joanna Lumley). Elle rêve de jouer un petit rôle dans ce show. Nous on préfère les Simpsons, c'est pour ça qu'on a accepté qu'ils nous carricaturent dans ce dessin animé. L'idée de l'épisode est simple comme bonjour: il s'agit d'une parodie de Lollapalooza qui devient Homerpalooza, of course. Ya Sonic Youth, Cypress Hill, nous. Normalement, on n'aime pas le côté sponsor et exploitation commerciale du nom et de l'image du groupe, mais les Simpsons sont tellement rigolos qu'ils arrivent je crois à transcender les genres et les générations. Tout le monde s'y retrouve," explique Billy qui a également insisté "pour avoir des cheveux. J'avais peur que les dessinateurs ne me fassent trop ressembler à Homer," lance le chanteur en faisant allusion au crâne rasé du pater dans le cartoon tandis que Chamberlin rigole. "Si on commence à nous confondre, c'est la fin de tout !".
Non contents de se laisser caricaturer pour un show télévisé, les Pumpkins jouent eux aussi volontiers la carte artistique. Corgan a dessiné la pochette de "Tonight" tandis que James Iha a élaboré un design de papier peint que les fans pouvaient copier par le biais de l'Internet. Dans la foulée, James avait également "conçu le billet de Brixton. C'est pour ça qu'il a la plus belle gueule", s'exclame Billy.
Même si les Pumpkins cultivent une ambiance factice de rivalité, Jimmy révèle que "l'ambiance au sein du groupe est au beau fixe. Fini le feuilleton à l'eau de rose, il n'y a plus de dissenssions que la presse peut monter en épingle. On a enterré nos différents. Tout le monde a un rôle a jouer au sein du groupe et aucun membre n'accepte que quelqu'un prenne ses responsabilités à la légère. Ce genre de détermination peut créer des situations volatiles si on n'est pas tous sur la même longueur d'ondes. Depuis qu'on a règlé ça, il n'y a plus eu de problèmes".
Billy prend le relais et confirme "qu'après 'Siamese Dream', le groupe avait un peu le dos au mur. Il y'avait des pressions internes et externes, après sept ans ensemble, on misait gros en sortant un disque double. Tout le monde a paniqué mais on y est arrivé. 'Mellon Collie...' a cassé la baraque et a prouvé que, même si on vend des disques, si on passe à la radio et à la télé, on n'est pas obligés de faire des compromis. On peut sortir des limites et des paramètres et aller un peu plus loin. Je crois qu'on est arrivés à réaliser cette ambition, c'est vraiment une situation idéale".
Du coup, Corgan ne regrette même pas d'avoir constamment "mis les bouchées doubles. On a travaillé six ans d'affilée sans jamais prendre plus de quatre ou six semaines de repos, notre vie privée en a souffert mais je n'ai pas trop de regrets. C'est important que, lorsque le groupe expire, on laisse derrière nous des disques dont nous serons toujours fiers. Pas question de se dire qu'on aurait pu mieux faire. On est arrivés à notre niveau en croyant dur comme fer à ce que nous faisions. On n'a jamais écouté les mauvaises langues qui nous donnaient des conseils débiles. Et maintenant on ignore la presse", affirme-t'il une fois de plus. Comme pour mieux prouver que les Smashing Pumpkins n'ont pas l'intention de se reposer sur leurs lauriers, Chamberlin annonce que "le groupe s'en va en Australie. Puis on va passer l'été à tourner aux U.S.A. On doit aussi enregistrer des faces B pour les simples à venir. Après plus de cent concerts entre juillet et décembre, on va s'effondrer et crever", proclame-t-il sans remarquer le mauvais goût de sa remarque.
Billy lui lance un regard noir et enchaine plus dignement. "Le rock, c'est la musique des jeunes. Pour jouer dans un groupe, il faut être jeune, avoir de l'énergie. Il y'a forcément un moment ou tu réalises que tu ne peux plus communiquer avec les jeunes. On a vieilli et on veut faire des tas de trucs avant de raccrocher. On a une niche bien à nous qu'on veut exploiter au maximum. Tant que les kids se régalent, ça va", soupire Corgan en guise de conclusion. Plus tard, le quatuor égrène des versions accoustiques de "Zero", "1979" et "Tonight, Tonight" comme autant d'épitaphes à la pauvre irlandaise qui les aimait trop. Faites attention, faites gaffe, c'est ce que Billy Corgan vous dit, OK ?
Rock Sound n° 38