Rock & Folk n°370
New York, New York, it's a wonderful town, sauf que ça tourne vinaigre. Time
Square miroite de tous ses néons mais Manhattan a été mystérieusement assainie par un
maire qui fait ressembler Papon à un comique troupier. Non content dexpulser tous
les sans-abri dans des camps spéciaux à la campagne, voilà que les headshops ces
boutiques spécialisées dans le joyeux bazar du petit chimiste (narguilé, papier à
rouler, ce genre) ont été fermées ou nettoyées, sommées de se mettre au thé Herbal
et aux vitamines new age. Ajouter une police tellement sûre de son impunité quelle
vient de rejoindre celle de LA dans la longue liste des bavures infamantes mais qui, en
plus, fait actuellement du zèle en tentant darrêter les NewYorkais pour jaywalking
(cette activité éminemment criminelle qui consiste à traverser une rue en dehors des
passages pour piéton). Réputés pour leurs qualités de marathoniens, les habitants de
New York sont donc en train de battre des records olympiques. De cent mètres.
Et sur la 42e Rue, haut lieu seventies de cette déchirure qui hante les tréfonds de
lAmérique puritaine, plus une pute, plus un dealer depuis longtemps. Le Gap
(fringues yuppie) et le plus grand Disney store du monde ont remplacé les boutiques
trash.
Banjo
Assis au bar de chez Gallagher, dont les Martini gin délient les langues, les
représentants de la presse française seffarent plutôt pour lheure de ce
nouveau Pumpkins découvert quelques instants plus tôt. Quest-ce que cet ovni ? Car
on restait sous lemprise des Citrouilles Explosives, de leurs guitares métalliques,
solos thermonucléaires, riffs barbelés assemblés avec une science géométrique pour
créer détonnantes architectures de poutrelles soniques, fusées tirées par
lamiral Corgan vers les étoiles les plus noires, traversant comme des météores la
nuit des temps pour retrouver les secrets du culte dIsis, comme si un gamin frondeur
venu dune autre planète prêtait ses super-pouvoirs au rocknroll pour
inventer un Lego prodigieusement avancé, un roc e nouveau créatif, produisant des nuages
azurés en forme de globe lumineux.
Mais ce quatrième album, pour le coup, après une première écoute hâtive, forcément
hâtive, laisse limpression dun freinage cosmique. Au bar, on ne parle pas
encore dun cataclysme sibérien mais presque : si le gin délie les langues, la
bière hâte les conclusions. Accompagnés dune boîte à rythmes, les Pumpkins
poussent un quatrième effort monacal, tout empreint des sombres réflexions glanées lors
de leur récent chemin de croix. On parle dune collection de chansons
semi-acoustiques. Privés de leur armure de Jedi (et de leur batteur aussi celui de
Soundgarden, appelé à la rescousse, ne figure finalement que sur un seul morceau), ceux
quon appellera peut-être bientôt les Compagnons du Potiron refusent toute
concession à la vieille nécromancienne électrique et plongent notre petite bande dans
les affres. Il y aurait, sébaubit le gros, à la fin du premier titre un solo de
banjo. Promesse dune satanée interview.
Car maintenant ils sont face à nous. Dans la pénombre complice dune grande pièce de Virgin Amérique aux rideaux baissés, DArcy, impeccable, cheveux décolorés crantés par le gel, James Iha, très pop-star dans ses bottes Gucci, maigre et négligent, dissimulant son regard derrière de petits verres verts. Et Billy bien sûr. Immense, crâne blanc et laiteux, rasé façon Nosferatu de banlieue, drapé dans un costume noir et violet étriqué. La première impression du visiteur reste de se retrouver face aux Satans Night Out, trio rock qui accompagne le vampire Lestat dans un vieux poche écorné dAnn Rice. Ni anges, ni démons. Juste trois sympathiques jeunes vampires affectant les manières dun vieux continent qui ignorait encore les voix de la radio et les embrouillaminis de la télévision. Après une chaleureuse poignée de main, lemplacement du visiteur est mûrement choisi, avec une distance, étudiée. La nouvelle de la sortie du Smashing Pumpkins a valu à Virgin 1020 demandes dinterview. Le groupe a accepté den donner 38. Heureux possesseur du numéro 28, on regarde une attachée de presse anglaise tendre à Billy Corgan un jus de carotte de couleur toxique et on ouvre le tir.
Que reprochez-vous aux guitares électriques, au juste ?
(Billy Corgan explose dun rire faux, ricanement enfantin qui se transforme vite
en rôle de mourant. Il écarte les bras dun geste désolé.)
James Iha : Les guitares, ce fut sympa... On en a joué pendant un petit moment. On
en a fait trois disques. Des disques truffés de guitares, de boucan, de barouf, de
distorsion. Maintenant il est temps davancer.
Pensez-vous vraiment que la musique avance vers quelque chose ? On pourrait plutôt
voir ça comme un truc qui tourne plus ou moins rond...
Billy : Hmmm ... Je ne sais rien sur la musique en général. Ce que je sais
cest que là, dehors, il y a un tas de groupes qui font ce quon faisait il y a
cinq ou six ans.
James Iha : La musique monte, ou descend. Pour dix groupes coincés dans un genre,
tu en as un qui progresse.
Billy : Nous avions envie dêtre de nouveau sur le fil du rasoir. De
chevaucher la crête de la vague. A un moment, nous avons senti que nous perdions toute
crédibilité par rapport à ce qui se passait. Avec ce disque, nous sommes à nouveau
dans le coup.
Il y a quelques mois, un autre groupe a tenté de reprendre en main son destin. Vous
vous souvenez de "Pop", lalbum techno de U2 ? Maintenant que va-t-il se
passer si vos fans détestent votre album virage à vous ? Vous êtes-vous posé la
question ?
Billy (long silence) : Si des fans des Pumpkins naiment pas ce disque, on
peut considérer quils nétaient pas des fans au départ. Ceci est un disque
des Smashing Pumpkins. Absolument pas une trahison de notre aventure.
James Iha : On a enlevé un élément, les guitares. Ce nest pas un virage à
360 degrés, ce nest pas un disque drumnbass non plus. Cest un
sentiment différent, cest tout.
Vous faites apparemment toutes les interviews ensemble. Peut-on considérer que cet
album est un véritable effort de groupe, à la différence, disons, de "Siamese
Dream" sur lequel Billy avait pratiquement expulsé James et DArcy du studio ?
DArcy : Mmmmhhh... Cest vrai, nous sommes un groupe en ce moment.
Mais comment ça se passe en studio ? Les Pumpkins sont-ils une démocratie ?
DArcy : Absolument pas. Moi, je suis en quelque sorte la vice-présidente
chargée des affaires éthiques. James dirige la brigade de la mode.
James Iha (modeste) : Enfin, jessaye.
Excusez-nous den arriver là mais, enfin, il se passe quoi au niveau batterie
? Peut-on imaginer Jimmy Chamberlin réintégrant les Pumpkins, et quand ? Dans un mois,
un on, un siècle ?
Billy : Jai récemment rencontré mon héros absolu, Tommy lommi, le
guitariste de Black Sabbath. Et il ma raconté que le quatuor original du Sabbath
venait de se reformer. Tommy venait de jouer avec Bill Ward, son premier batteur, pour la
première fois depuis dix-sept ans. Compris ? Je ne dirai jamais "jamais plus"
mais là, en ce moment, ça nen prend pas le chemin. Pourquoi ? Parce quil
faut un temps de deuil... Nous ne sommes absolument pas restés en contact avec cet
homme-là et franchement, au moment où nous parlons, les chances dune réunion sont
infimes.
Vous vous êtes senti trahis, non ?
DArcy : Trahison est le mot. Oui, oui, trahison.
Billy : Ce nest pas ce quil a fait, on sen fout, mais il a été
malhonnête vis à vis de nous tous. On essayait de laider, de le soutenir et il
nous mentait. Il continuait sa drogue. Il nest pas sur ce disque, ça cest
sûr. Le fait quil ait été membre du groupe influencera toujours notre musique,
mais bon...
La position des Smashing Pumpkins sur lalcool, les drogues dures, la
légalisation de lherbe... Allez, on ne réfléchit pas, on crache le morceau ?
James Iha : Quand tout ce bordel est arrivé, loverdose du clavier, le
batteur viré, le procès des parents du clavier, bon, on na pas choisi de devenir
pour autant des porte-parole pro ou anti-drogue. Moi, je bois de la bière, donc de quel
droit ferais-je des déclarations anti-drogue ?
Billy : lalcool est une drogue.
DArcy : Je nai pas le droit de dire aux gens ce quils doivent
faire de leur vie. Ou de leur mort.
Billy : Et puis arrêtons de diaboliser les groupes de rock. La drogue est partout.
Mode, musique classique, cinéma, corps médical...
Aliens
Quel est le message de ce nouvel album ?
Billy : Planez. Marrez-vous.
DArcy : Que tout le monde plane (rires)!
Dans une vieille, vieille interview, Billy décrivait les Pumpkins des débuts, de
1989 donc, comme "monstrueux, bizarres, juste du rock prétentieux avec une boîte à
rythmes".
Billy : Cest reparti pour un tour (rire général). Nous sommes de
retour. Voilà ! Tu as ta réponse.
On dit ici ou là que ce nouveau disque est inspiré par le blues des pionniers, Son
House, Charley Patton, Howlin Wolf. DArcy, vous naimez pas le blues ?
DArcy : Seulement les très vieux trucs.
James Iha : Je ny connais rien.
DArcy : Et puis moi, je déteste le Chicago blues. Tous ces mecs
ventripotents faisant du blues...
James Iha : Et ces clubs de prétendu blues... En fait, de pures arnaques à
touristes, des gogos gras plein de bière, yuppies blancs qui viennent picoler sous
prétexte dêtre fans de blues.
DArcy : Tous les cons, finalement.
Nous sentons, nous à R&F, une véritable inquiétude autour dun fait :
les nouveaux groupes explosent trop vite. On donne son argent et son amour à Soundgarden,
Nirvana, Alice In Chains et au bout de trois ans ils raccrochent. Les Pumpkins vont-ils
durer ?
Billy (ouvrant grand les bras) : Nous sommes là, amis lecteurs. Nous commencerons
un nouveau disque en septembre.
DArcy : Les Pumpkins ne se désintégreront quun seul membre à la
fois. Et les disques continueront, toujours, toujours, même quand tous les autres groupes
seront morts, il restera les Pumpkins.
Et les Stones.
DArcy : Je ne sais pas si jai envie de durer aussi longtemps que ça (rires).
Billy : Les Stones donnent au mot longtemps une nouvelle définition. Ce
longtemps-là est vraiment long.
DArcy : Ça dépendra de mon look dans trente ans.
Billy : Et en même temps les Stones... Jai envie de dire bravo. Les Stones
veulent jouer ? Quils jouent.
James Iha : Absolument.
Revenons aux Pumpkins. On a vu votre concert à Bercy. Un des meilleurs, tout ce
quun concert de rock devrait être. Un incendie, surprenant émouvant délirant. Six
mois plus tard, vous passez aux Eurockéennes. On sy précipite. Et là on voit un
autre groupe, sombre, parlant peu au public, jouant comme des garagistes en répète. Que
sest-il passé ?
Billy : Après le départ de Jimmy, nous avons tenté de maintenir la pression.
Puis il y a eu des vacances et nous avions envie de participer aux festivals européens.
Et volontairement envie de faire autre chose. Plus musical, très sombre. Et nous aimions
jouer ça, dautant que nous annoncions cet album. On prenait du recul en essayant de
trouver de nouvelles manières dêtre intense. Cest comme avoir une Ferrari.
On nest pas obligé de la conduire à 380 tout le temps. Cest ça les
Pumpkins. On a roulé à tombeau ouvert et le public a adoré ça. Mais nous aimons faire
le contraire de ce que les fans attendent. Parce que nous sommes des artistes. Donnez-moi
un kazoo, jarriverai à vous jouer quelque chose. Cest mon rôle dans ce
monde.
DArcy : Nous sommes toujours très contents quand quelquun aime un
concert. Mais nous ne sommes pas des artistes de variété. Cest la différence.
Nous ne sommes pas là pour plaire.
Avez-vous une idée de qui sont vos fans ?
DArcy : Nous plaisons à des gens qui nous disent: "Je nécoute
que de la dance, ou que du metal, mais vous êtes mon groupe préféré". Nous
sommes inclassables.
Très récemment James a fait un album solo. Cela signifie-t-il que nous allons
également voir arriver un album solo de DArcy, un de Billy Corgan ?
Billy : Il faudrait vraiment que DArcy se jette à leau. Jai
vraiment envie dentendre ça. Jaime bien lalbum de James, mais
DArcy est un mystère. Nous ne savons toujours pas ce qui se passe dans sa tête.
James Iha : Moi aussi, je voudrais vraiment entendre ça.
DArcy : Je nai ni le temps, ni lénergie de faire autre chose que
les Pumpkins. Par contre, quand jaurai 40 ans, pourquoi pas ?
Billy : Cest un projet que je narrive pas à imaginer. Un disque de
DArcy ! Ça sonnerait comment ?
DArcy : Ce sera de la musique dAliens mais vous pourrez danser dessus (sourire).
Grunge
Billy, vous vous souvenez peut-être que le jour de votre concert à Bercy, les Cure
jouaient à lOpéra-Bastille. Vous êtes venu, vous étiez assis non loin de la
scène, la tête entre les mains, les larmes aux yeux. Quest-ce qui vous traversait
le cerveau à ce moment-là ?
Billy : Jai toujours été le plus grand fan des Cure. Voilà un groupe que
je respecte. Ils sont eux-mêmes. Ils ont leur langage, leur monde et leur sensibilité.
De plus, les Cure parviennent à conjuguer les ambiances et sils veulent rocker, ils
déménagent. Quils fassent de la dance ou des ballades, cest phénoménal. A
ce moment là, je me suis dit: "Je voudrais jouer avec eux."
James Iha : Problème de coiffure, non, Billy ?
DArcy : Arrête. Quand on sest rencontrés, il avait le look Robert
Smith total.
Billy : Les cheveux en pétard, les ongles noirs, jétais gothic à mort.
Qui vous impressionne le plus, ces jours-ci ? Beck ou Prodigy ?
DArcy : Beck.
Billy : Radiohead.
James Iha : Jaime Blur. Et les Spice Girls.
Pardon ? Certains de vos fans vont se suicider. James Iha aime les Spice Girls !
Billy : Vous ne comprenez pas. Il les aime au sens biblique. Il sen est fait
trois (rire général).
DArcy : Oh non ! Cest trop horrible.
Billy : Mais il la fait. Il a fait lamour à trois dentre elles.
Et on sétonne que je sois encore vierge !
James Iha : Dabord cétait juste une fois chacune (le placide
guitariste empoigne notre petit magnéto, arrête la bande, lente de leffacer).
Billy (lui reprend la machine et hurle dans le micro) : Il a baisé trois Spice
Girls. Il la fait!
James Iha : Mes avocats dénieront tout. Formellement.
Que sest-il passé avec le grunge en Amérique ?
DArcy (elle mange un cookie) : Oh, le grunge est mort. Soundgarden dissout,
cest fini, cest trop triste.
Billy : Le grunge est kaputt, mon ami.
Pourquoi ?
Billy : Ça a commencé en 1988-89 et dès 1994 cétait fini. Les gens en ont
eu marre.
DArcy : Dites merci aux groupes copieurs serviles, aux films grunge, aux
couturiers qui lançaient des collections grunge...
Glisse
Comment envisagez-vous la tournée pour cet album ?
Billy : Nous aurons un groupe de sept ou huit musiciens. Avec peu
délectronique, des cordes, du piano, une harpe, des guitares et trois batteurs, je
le jure, trois. Nous jouerons dix nouveaux morceaux. Nous avons trop joué les anciens
titres.
Pourquoi vous êtes-vous exténués deux années entières sur la route à défendre
"Mellon Collie" ? Votre management ne peut pas vous forcer à ça, non ?
DArcy : Nous sommes toujours sensibles à lidée que des gens veulent
nous voir autour du monde.
James Iha : Certains groupent tournent en Amérique, dautres en Europe. Les
Pumpkins sont un groupe mondial.
Billy : Si on avait voulu, on aurait pu tourner un an de Plus, facile.
Billy, ça vous plairait davoir des enfants un jour ?
DArcy : Il a déjà un chien, un caniche.
Billy : Oui je voudrais des enfants, bien sûr, mais jai peur den faire
parce que je ne serais plus dans le rock. Impossible. Je nai pas résolu tout cela
dans ma tête. Pour moi, le rock passe avant tout.
Justement vous le trouvez comment le rock, ces jours-ci ?
Billy : Le rock ne va pas fort.
DArcy : Cest rien de le dire. Il est à peine vivant.
Billy : Il est sur une civière le rock, sous perfusion. Si on exclut la
drumnbass, combien y a-t-il de grands groupes à part nous ? Combien ?
Cite-les moi, allez.
Vous, Garbage et Nine Inch Nails.
Billy : Le rock nest pas mort, parce que quelques groupes écrivent de bonnes
chansons, comme The Verve, mais si on compare avec loriginalité des sixties, le
fait quon découvrait sans cesse des choses nouvelles, inconnues, des territoires
vierges... Tout ça est fini, révolu. Il ny aura plus de groupe. Deux mecs
bricolent sur un ordinateur dans leur cuisine et ils sortent un hit ? Formidable. Mais
alors pourquoi des gens feraient comme nous, passant trois années à répéter dans des
caves pour fabriquer un vrai bon groupe ? Sans parler de ces gigs pourris au fin fond du
monde, des nuits à conduire dans la neige, porter le matos, tout ça. Ça forge une âme
collective, un groupe, et cest pour ça que les Pumpkins sont encore là.
DArcy : Être un grand groupe cest avoir un sens de lhumour
commun, un respect pour les autres.
Billy : Si javais dix-neuf ans, je ne formerais certainement pas un groupe.
James Iha : Je ne me gonflerais pas à apprendre la guitare. Jachèterais un
Casio.
Et lesprit des groupes, cette transcendance unique qui surgit parfois, comme
dans votre cas à Bercy...
Billy : Oui, mais un môme de 19 ans se fout de ça. Cest trop mystique,
intellectuel. Les mômes veulent sortir leur disque tout de suite, passer sur MTV en
mimant leur sample et puis cest tout. Satisfaction instantanée. Exactement comme
les jeux vidéo. Et si quelquun trouve un nouveau son, pas la peine de passer des
heures sur sa gratte à tenter de piger, suffit dacheter la disquette.
Oui, mais on verra si le disque des Chemical Brothers a le même impact sur la
culture contemporaine que "Mellon Collie"...
Billy : Merci. Mais quel est le projet dun môme de 19 ans ? Essayer de
baiser, manger tous les jours et réussir. Quant à la perspective de créer une
uvre rock là-dedans... Qui sont les héros de cette génération ? Des surfers, des
skaters et autres champions de glisse.
James Iha : Et puis des DJ's.
Billy : Et c'est bien ainsi. Mais le concept de groupe rock est un peu tombé en
désuétude. Si James et moi devions tout refaire, on serait, heu...
DArcy : Les Chemical Brothers (rires) ?
Psychodrame
Qui est cette Sheila ? Vous lui dédiez le premier titre du nouvel album...
Billy : Qu'une chose soit claire: il n'y a pas de Sheila. Ni de Daphnée, Annie, ni
chiens ("Any Dog"), ni Dusty, ni Johnny. Ce sont de pures fictions imaginaires.
Comment doit-on écouter ce disque ? Faut-il fermer les rideaux, allumer les
candélabres ?
Billy : Détrompez-vous. Ce n'est pas ce genre d'album. On le met et on le laisse
tourner. Même pas besoin de s'asseoir en face pour une écoute attentive. "Siamese
Dream", "Mellon Collie", oui, il fallait. Celui-là, on le passe et il
gagne vos globules blancs. Ce disque est un rêve. Il viendra à vous tout seul.
Mettez-le, allez faire la vaisselle, parlez au téléphone et il vient à vous.
Javais hâte de faire un tel disque. Pourquoi prendre la vie des gens pendant 73
minutes ? Personnellement j'aurais voulu que celui-ci n'en dure que 40. Je n'ai pas pu
couper assez de chansons. Trop difficile. Je regardais ces quinze chansons de l'album,
impossible d'en retirer une. C'est un projet sans répétition ni redite.
Billy, on a connu d'autres dictateurs du rock. Pete Townshena notamment, qui
apportait les démos de "Tommy" aux Who et chacun devait procéder exactement
selon ses indications...
Billy : J'arrive avec des choses à demi finies, on travaille dessus, souvent je
leur demande de quitter le studio, de revenir plus tard. Et là ils font ce que je
demande. "Any Dog" a été écrit en studio. Le "Sheila" a été
apporté sous forme de squelette et je leur ai dit : "Ajoutez ce que vous
voulez." L'émotion initiale doit rester intacte. Mais que personne n'emmène mes
chansons dans une direction imprévue ! Je sais ce que je veux et je ne demande rien à
personne.
C'est dur de travailler avec lui ?
D'Arcy : Hi-hi-hi-hi-hi.
James Iha : Hmmff...
Billy : Vous préférez que je quitte la pièce pour répondre, c'est ça ? (stupéfait)
Vous me trouvez difficile ?
DArcy : Mais mon pauvre ami, tu es impossible.
Billy : Vraiment ?
Rien de tel qu'une bonne thérapie de groupe.
D'Arcy : Sauf que maintenant je lis dans son cerveau. Ça aide.
Billy : Il n'y a rien à comprendre. Je suis une machine, j'ai un cerveau de boite
à rythmes.
Vous avez l'air étrangement satisfaits de vous-mêmes. A une époque vous sortiez
traumatisés de vos enregistrements, vous vouliez à peine en parier. Là, on vous trouve
étrangement sereins...
James Iha : C'est ce qui nous inquiète. C'est la première fois que ça arrive (approbation
des deux autres).
Qu'on arrête le psychodrame ... Vous êtes les Smashing Pumpkins tout de même, un
des plus grands groupes mondiaux, non ?
D'Arcy : Je n'en sais rien.
Billy : Dans ce métier, il n'y a aucune garantie. Tout Pumpkins qu'on soit, on ne
vaut que ce que vendra cet album. En plus, on ne parade pas. On cherche seulement à
foutre le bordel (rires). Si. On ne répondra jamais à aucune attente.
Et la France, dans tout ça ? Ils vous adorent là-bas, vous savez ?
Billy : Vraiment ? Au début, je croyais qu'ils nous prenaient pour des crétins de
ricains...
D'Arcy : ... Que nous sommes un petit peu, avouons-le.
Billy : Oui, les Français nous voyaient comme les petits cousins de Nirvana. En
moins bons. Toute l'Europe nous pensait grunge : "Ah, les Pumpkins, vous venez de
Seattle...". De toute évidence ce n'était pas cela. Maintenant ils nous comprennent
peut-être mieux.
D'Arcy : Il nous reste à apprendre le français (approbation générale et fin).
RECUEILLI PAR PHILIPPE SPONTAFLU MANOEUVRE