Libération n° 5807
En concert ce soir à Paris et sur disque dans un mois, le groupe chicagoan entend bien retrouver sa superbe. Rencontre à domicile.
Décalé. Un mot à la mode adapté dans le contexte dune rencontre avec les Smashing Pumpkins chez eux, à Chicago. Les quatre rockers emmenés par le chanteur Billy Corgan, albatros au physique lunaire et à la voix enfantine, sapprêtent à sortir Machina: the Machines of God, un album axé guitares, auréolé du sceau du secret et de la parano, dont quelques centaines de fans parisiens auront la primeur live ce soir à lElysée Montmartre, avant sa sortie, le 29 février.
Hier au comble de la crédibilité rock, les Smashing Pumpkins devraient semployer cette année à retrouver leur trône de 1995, époque du double album Mellon Collie and the Infinite Sadness. Kurt Cobain mort en 1994, aucune tête daffiche ne sopposait plus à leur suprématie. Sauf que Radiohead imposé, Buckley panthéonisé, Beck omniprésent, Adore, le Smashing suivant, bien que mélodiquement achevé, a marqué le pas.
Bonze poudré. En 2000, Machina est toujours bourré jusquà la gueule de trouvailles sonores, que Corgan na de cesse de concocter. Le disque, parfois longuet, souffre à lévidence de lautocomplaisance dun leader manquant de contrepoids; mais le bonze poudré qui débarque en longue jupe noire a "trop à dire pour en laisser de côtés". Pour lui, cest "aux fans de faire le tri, pas à lartiste". Il le déclare, depuis un loft sommairement meublé, dans une vieille bâtisse isolée, où lon accède par un monte-charge que manipulent les doigts manucurés dune attachée de presse formée le matin même au maniement lengin. Chicago est la capitale des céréales et du bétail américain; donc des entrepôts, monte-charge, poulies...
Dans le lieu réchauffé à la diable par une imposante soufflerie sur roulettes, les quatre musiciens sont installés à deux bons mètres les uns des autres, avec Corgan comme meneur de revue. Chez les Pumpkins, cest comme chez Ces gens-là, de Brel. Le guitariste "ne dit rien/ou bien nimporte quoi", le batteur "se saoule toutes les nuits avec du mauvais vin", et feu le clavier, retrouvé au matin non loin de léglise, roupille "raide comme une saillie, blanc comme un cierge de Pâques".
Yack et yo-yo. Pour commencer, Billy Corgan na pas envie de fournir dexplication au retour de Jimmy Chamberlin. Le batteur limogé en 1996 pour abus de drogues se trouvait dans la chambre du clavier Jonathan Melvoin le jour de son OD. La goutte dhéro qui fait déborder la seringue. A lépoque, Corgan péremptoire affirmait quil coulerait "beaucoup deau sous les ponts" avant que le batteur puisse entrevoir un retour en grâce. Leau a coulé plus vite que prévu. "Jimmy en a de pleines citernes" dit Corgan en rigolant, avant de rebondir par une pirouette. "Selon la tradition, il a fallu quil paye son retour dune offrande de deux yacks et dun yo-yo. Si lon se penche sur la symbolique du groupe, Jimmy est le yack laineux des montagnes et je suis le yo-yo". Lesprit frappeur est-il plus clair? "Non", sesclaffe-t-il, narine frémissante "je suis totalement défoncé."
Le chapitre DArcy nen apprend guère plus, si ce nest que "pour elle, le retour se chiffrerait à quatre yacks et deux yo-yos." Le management, tout sourire, nest guère plus explicite quant au départ (saquage?) de la bassiste. Cest que la petite clique Hole/Smashing a toujours fait bon ménage (à trois?) et quil nest peut être pas surprenant de retrouver la francophone Mehissa auf der Maur, officiant à la basse après quelques saisons chez Hole. Elle imprime sa marque à un album "au son extrêmement lourd, fort et psychédélique, comme si lauditeur se prenait un mec de deux quintaux sur la poitrine" selon Corgan. Lequel se dit par ailleurs inopinément "content dêtre vivant". Ce nest déjà pas mal, vu le caractère du bonhomme qui, le reste du temps, semble avoir fort à faire avec ses démons intérieurs: "Combattus maintes fois, mais il y a du boulot. Ce qui se passe en moi est certainement beaucoup plus terrifiant que tout ce qui peut se passer au dehors." Corollaire: Corgan na peur de rien, ni de personne. "Je me suis accommodé des côtés abjects de la vie. Les démons sont à laffût, il faut sy faire." II se faisait toutefois plus de bile le jour où il dut se barricader à LA avec sa girlfriend et appeler la police après quun fan leut suivi en voiture.
"Etre heureux". Interrogé sur léventualité dune biographie consacrée à sa personne, le chanteur fait volte face en décrétant dun air narquois que "le monde entier devrait savoir comment nous vivons." " Nous aurions des caméras branchées sur nous en permanence comme dans Truman Show, voilà une excellente idée" renchérit James Iha. Et que le futur biographe mette du cur à louvrage, car Billy Corgan prévoit "au moins deux volumes: un pour le sexe, un pour le rock" Et un pour la came? "Un livre de poche suffirait. Je nen peux plus dattendre la sortie dune telle somme de scandales. Ça devrait définitivement pulvériser les illusions des gens, de lire ce genre de choses."
Une pause pipi corganienne permet de soumettre les autres à la question. Tout ce quon obtient de Melissa, cest que "la basse est lobjet premier de sa vie et qu[elle] ne connaît rien de mieux à faire que déjouer." Elle admet "pleurer afin que [ses] camarades se remémorent la part féminine qui est en eux". Sur quoi Billy, de retour, embraye sur "le nouveau millénaire qui a au moins le mérite dannoncer la fin dun monde dominé par lhomme. Les femmes y occupe ront une place centrale." " Les femmes sont meilleures que les mecs", rigole Melissa. "Ta gueule" surgit James Iha, sortant de sa léthargie lespace dune nanoseconde. Au fait, Billy, oscillant sans cesse entre un air de pitt renfrogné et de francs éclats de rire dès quil sort une blague. Un peu cheap, est-il toujours "sur la corde raide entre arrogance et confidence" comme il se définissait parfois? "La vie cest la recherche du bonheur, et ça se trouve en découvrant qui lon est. Il y a des choix à faire qui décident de ta personnalité... Peu importe comment je suis, si je fais tout ça, cest juste pour être heureux." Et les Smashing, cest pour lart? "Non, notre motivation première cest de faire de la musique (très sérieux). Nous croyons encore être le plus grand groupe de la planète, et sur lalbum il ny a que des hits, quinze chansons essentielles. Le reste, tout ce dont on a pu parler, est très secondaire à côté de ce pouvoir de faire rocker la planète jusquà los." Tout compte fait, quand vient lheure dassurer le service après-vente, la troupe nest plus si autiste, ni décalée.
Recueilli par GUILLAUME B. DECHERF (envoyé spécial à Chicago)