Les inrockuptibles n°54

 


TOUR DE FORCE

Personnage à la complexité sombre et inquiétante, Billy Corgan n'en finit plus d'étonner. Après avoir osé le disque le plus extravagant des années 90 - Mellon Collie and the Infinite Sadness, album bourré de contradictions -, c'est sur scène qu'il rallie finalement à sa cause, porté par l'énorme machine Smashing Pumpkins. À quelques jours d'une courte tournée française, nouvel examen de la lancinante question: Billy Corgan, escroc et génie?

Billy Corgan est là, qui se tord d'ennui, mal à l'aise. Il regarde à droite, à gauche, en haut puis en bas. Finalement, il choisit de ne plus regarder du tout, laissant ses yeux y perdre dans le néant opaque d'un couloir de coulisses. C'est encore ainsi qu'il est le mieux, l'Américain. Lorsque plus rien n'accroche son esprit bouffé par les doutes et l'embarras. Lorsque tout autour de lui divague, lorsque les pesanteurs de l'instant s'évaporent. Malheureusement, face à ce corps qui se déforme sous la gêne et l'envie d'être ailleurs, il y a l'ennemi, le monstre médiatique: trois techniciens de MTV et la jolie petite gueule bronzée qui fait office de journaliste pour la rubrique News de la chaîne musicale. Quatre énormes spots blancs dans le visage et un micro au-dessus du crâne, le chanteur des Smashing Pumpkins ne sait plus s'il doit rire ou pleurer. Depuis dix minutes, la belle écervelée enchaîne question idiote sur question idiote. "Alors, vous êtes content de jouer en Hollande, ce soir?... Et votre chanson, là, 1979, elle parle de l'année 79, c'est ça?" Corgan chancelle, tente d'aligner quelques mots décents, se persuadant qu'en grand professionnel, il est de son devoir d'honorer ses obligations promotionnelles. Mais dans son cerveau, la rébellion gronde. Alors il baisse les yeux et se tait, provoquant chez le mannequin-journaliste quelques gloussements imbéciles. Près du chanteur, despote supposé d'un groupe qui a toujours hésité entre revendications démocratiques et garde-à-vous servile derrière son maître à penser, c'est un même embarras qui gouverne. Seul Jimmy Chamberlin, le généreux batteur du groupe, feint de s'intéresser à ce qui aurait dû être l'interview "des fabuleux Smashing Pumpkins, en direct de Rotterdam et en exclusivité pour vous, les kids". Lui seul renvoie les sourires de carton-pâte de la présentatrice anglaise, avant de plonger dans un demi-sommeil comme ses compagnons. Dans un coin, le guitariste James Iha fixe le même morceau de moquette depuis dix minutes, pendant que la bassiste D'Arcy affiche la mine réjouie de celle à qui l'on vient d'annoncer la fin imminente du monde. Il y a du David Lynch dans ce dialogue de sourds... Quelques recherches dans les archives et une première rencontre avec le groupe américain nous l'avaient appris: les Smashing Pumpkins sont un casse-tête pour journalistes. Parler? À quoi bon? Parler de disques, passe encore. Mais d'eux même, ça, jamais. On connaît ce genre de refrain engageant pour l'avoir affronté du côté de New Order ou de Scott Walker, ces grands poètes du silence. On sait aussi que toute règle se laisse tôt ou tard contourner ; qu'à force d'obstination, même les murs les plus robustes finissent toujours par se fissurer. C'est dans cet état d'esprit un brin chimérique que l'on est venus à Rotterdam, ville sans âme pour une rencontre que l'on espère autrement éloquente.

C'est en milieu d'après-midi que l'on avait découvert le cadre glacial du Ahoy, l'équivalent batave de notre Parc des expositions de la porte de Versailles. Quelques immenses structures métalliques, d'interminables parkings et bien peu d'humanité: parfait pour faire ressortir le teint blafard d'un groupe déjà largement fâché avec les couleurs. D'entrée de jeu, confirmation brutale de ce qu'on savait depuis notre rencontre parisienne: il y a longtemps que les Smashing Pumpkins ne sont plus un groupe de rock. Aujourd'hui, c'est une entreprise sur la route, une ruche vrombissante où une quarantaine d'abeilles aux tâches plus ou moins bien définies se disputent l'attention de la reine Corgan, celle dont la robe est aussi soyeuse que le dard est intraitable. Autour du groupe, il ne fait pas bien chômer, et c'est dans l'équipe dirigeante - trois ou quatre types qui jouent aux durs pour justifier leur titre de manager - que l'on sue le plus. Untel parle à Untel, qui informe Untel qui transmet à Untel. De cette organisation digne de la cour des rois de France, on voit immédiatement qu'elle a au moins deux avantages: occuper les petites gens et faire le vide autour des seigneurs. Cela rappelle le un peu système Nirvana, structure savante et complexe où, au fil du temps, les nombreux managers, assistants et techniciens étaient devenus autant de gardes du corps zélés, obsédés par la même idée noble: protéger leur vulnérable employeur. Dans le gigantesque gymnase qui s'apprête à accueillir vingt mille fans des Smashing Pumpkins en deux jours, l'ombre de Billy Corgan invite au silence. Sur scène, ce perfectionniste maladif règle les derniers détails du show. Ceux qui ont gagné le droit d'être à ses côtés dans ces instants d'un recueillement presque religieux savent qu'ils doivent se faire tout petit. Peu de groupes avant les Pumpkins avaient osé imposé le huis clos au cours de leurs répétitions d'avant concert, mais ce qui pourrait passer ici pour un caprice de star n'est rien d'autre que l'illustration la plus évidente de ce jusqu'au boutisme de la perfection auquel aspirent les musiciens de Chicago.

Cachés dans un coin sombre, craignant la cour martiale, on observe l'austère cérémonie. Pour découvrir finalement que Corgan rigole, plaisante, fait l'idiot - loin d'être le dictateur annoncé. Finalement, c'est à ce demander si ce n'est pas ça qu'on voulait nous cacher en nous interdisant l'accès à la salle: cette joie d'être sur scène, ces rires et ces boutades. Toutes choses qui ressemblent si peu aux Smashing Pumpkins. Une heure plus tard, alors que le groupe vient d'échapper à la bêtise tentaculaire de la petite chose de MTV, l'humour et la joie reprennent les choses en main. Au grand jeu de l'interview télévisée, la France - représentée pour l'occasion par une équipe envoyée par Delarue - colle une sacrée pâtée aux Anglais. Belle leçon de clarté et de dérision, le court entretien que mène le reporter français réussit à plaquer sur le visage de Billy Corgan un large sourire. Loin des flatteries crétines habituellement en cours lors de ces exercices sans filets, on a droit ici à quelques échanges futés. "Si vous deviez tourner un film pour accompagner votre album Mellon Collie and the Infinite Sadness, à quoi ressemblerait-il? - Ce serait un plan fixe d'un type en train de se gratter la jambe pendant deux heures." "Quelle place vous accordez-vous dans l'histoire du rock? - Aucune, nous avons encore beaucoup de boulot avant d'entrée dans les livres." Ou bien, sur un ton plus léger: "Est-ce que vous suivez les matchs des Chicago Bulls? - Bien sûr, j'adore le basket, mais dès que je vais au match, le régisseur de la salle en profite pour diffuser mon image sur d'immenses écrans vidéos et tous les spectateurs se retournent vers moi. C'est l'effet le plus pervers de ma célébrité." Leur timidité en berne, les quatre musiciens jouent maintenant des coudes pour répondre aux questions. Mais le temps presse, et une triplette de managers cerne déjà le groupe pour le mener à l'hôtel. Pour notre interview, il faudra patienter jusqu'à demain et un rendez-vous fixé à Amsterdam. En attendant, de ces premiers moments passés dans l'ombre de Billy Corgan, on gardera cette impression double et trouble: ce type est à la fois radieux et désemparé, joyeux dans son incommensurable mélancolie, heureux d'être là et pourtant seul sur terre. À partir de cet instant, le souvenir des yeux tristes de Kurt Cobain - son plus évident cousin - ne nous quittera plus.

22h. Filter, groupe américain parfaitement inutile et sot, quitte la scène du Ahoy dans une lourde indifférence. Dans la salle, ils sont presque dix mille - très jeunes. Converser avec quelques-uns d'entre eux ne servira qu'à confirmer ce qu'on savait déjà: Billy Corgan est le héros plus ou moins volontaire d'une génération qui a faim d'émotions fortes mais redoute les poncifs. Au tableau d'honneur du groupe, les fans des premiers rangs affichent ses principales vertus: son attitude, sa sincérité et le fait qu'il soit toujours resté fidèle à ses objectifs de départ. Toutes caractéristiques admirables qui formeront l'ossature du concert de ce soir, véritable tour de force de deux heures, fait d'ascensions vertigineuses et de plongeons terrifiants, de pics et de crevasses, de calmes plats et de ressacs épuisants. L'image effraie par sa facilité cruche, mais pourtant elle s'impose: ce que les Smashing Pumpkins proposent en 1996 n'est pas un concert mais un opéra-rock. Pas un de ces délires pisseux à la Plamondon-Berger, plutôt quelque chose qui ressemblerait à une Traviata contemporaine et violente, avec tous les éléments du drame en direct, de la tension initiale à la délivrance finale. Tout ce qui sur disque pouvait paraître opaque, voilé, impénétrable, revêt sur scène les signes de l'évidence, une blancheur infinie illuminant même les instants les plus noirs de Gish ou de Siamese Dream - deux albums dont sont extraites la moitié des chansons présentées. Le reste de ce spectacle âpre et terrifiant prend les formes incertaines de Mellon Collie and the Infinite Sadness, disque schizophrène en diable. Mais ici, pas la moindre seconde n'est à laissée à l'ennui, improbable issue que l'électricité dévorante et un volume sonore phénoménal interdisent. De Tonight, Tonight, admirable chant épique qui ouvre la soirée, à l'ultraviolence des derniers élans - Silverfuck et Rattler -, ce sont les mêmes muscles tendus qui tordent la scène et engagent le public à une profonde et douloureuse transe. Le groupe joue trop fort, ses chansons vont trop loin et pourtant, on reste là, hagard, sous influence. Pendant Bullet with Butterfly Wings - le tube monstrueusement beau des Pumpkins, leur Smells Like Teen Spirit à eux -, on en arrive à se demander si tout cela n'est pas véritablement insensé. S'il ne faudrait pas plutôt aller se coucher ou retourner écouter les disques sages de Divine Comedy. N'est on pas en train de devenir fou? Lorsque les guitares du refrain débarquent, on se sent partir, transpercé par des envies de meurtre, un goût de sang dans la bouche. Après un rapide coup d'oeil sur les voisins de parquet, traversés par les mêmes démons, le même courant brûlant, une conclusion s'impose: ce rock est dangereux.

Par chance, Corgan, Iha, D'Arcy et Chamberlin ont vécu cette folie avant nous et ont appris à s'en méfier. Les Smashing Pumpkins s'accordent donc des pauses - le touchant To forgive ou le splendide 1979 à la rigidité apaisant -, ce qui nous laisse le temps de mieux les observer. Au centre, le crâne rasé de Corgan, fier et droit dans les lumières de la scène, peut-être le seul endroit public où il se sente à sa place. Étrangement, la brillance de ces habits d'apparat n'offre qu'un effet paradoxal à l'indélébile noirceur de son regard en deuil - une douce opacité que le grain effrayé de sa voix souligne superbement. À sa droite, il y a la blonde D'Arcy, moins innocente sur scène que dans le privé. Sur les planches du Ahoy, elle révèle sans gêne son affection récurrente pour les poses héritées du punk-rock. On la croyait simple ouvrière, petite servante débile à tête d'Olive, femme de Popeye. On la découvre intense et vive, transportée par les fréquences rondes et sourdes de son instrument. On aimerait pouvoir en dire autant du mystérieux Iha, définitivement inscrit aux abonnés absents. Si l'on ne savait pas le guitariste affairé - aux côtés de D'Arcy - au lancement d'une petite maison de disques, Scratchie Records, on croirait cet homme-là perdu pour l'humanité. Enfin, derrière, en hauteur, c'est le territoire de Chamberlin, homme au rire épais et au coeur gros comme une pastèque, infatigable combattant du rythme. Tout ce qui touche de près ou de loin à la vitesse, à la fulgurance, à la folie attire ce casse-cou revendiqué. Après avoir cherché le vertige dans les drogues - au point de provoquer les plus graves crises qu'aient traversées les Pumpkins -, Jimmy se laisse désormais aller à des plaisirs tout aussi hasardeux, lui qui lance régulièrement sa Porsche à 200 à l'heure sur les routes sinueuses du Nevada, seul État d'Amérique à avoir supprimé les limitations de vitesse. "Rouler vite, c'est tout ce que j'aime. Lorsque je fonce sur une petite route, je touche à l'essence même de mon caractère autodestructeur: c'est un vertige merveilleux", nous dira-t-il quelques minutes après avoir quitté la scène, les yeux ronds et gonflés comme deux grosses billes de plomb. En attendant de s'écraser contre un arbre, il est le batteur le plus impressionnant qu'on ait eu à entendre, le plus intelligent cogneur de la terre. À Rotterdam, c'est lui qui raccompagne l'énorme concert des Smashing Pumpkins vers la porte de sortie, portant sur ses épaules toute la rage essoufflée d'un Corgan sur les rotules. Quelques soubresauts ultimes, quelques poussées de fièvre qui ne servent plus à rien, et le groupe est parti. Après deux heures d'un chaos aussi étourdissant qu'euphorique, même le silence retrouvé nous fera mal aux oreilles. On n'avait jamais connu ça.

Le lendemain, vers midi, sous le soleil d'Amsterdam. Ce qui entraîne gaiement vers le lieu du rendez-vous qu'on nous a fixé, c'est moins le désir d'arracher quelques confessions inédites au chanteur des Smashing Pumpkins que cette incontrôlable envie de le féliciter pour son courage. Cela étant assuré, ne reste plus qu'à glisser paisiblement le long d'une grille de questions que l'on sait déjà condamnées par le temps: l'interview durera quarante-cinq minutes - et on nous fait comprendre que c'est un privilège. "Est-ce que je suis heureux lorsque je fais face à dix mille personnes? Oui, bien sûr, mais ma principale source de satisfaction a d'autres origines: elle vient de ce que nous avons accompli en tant que groupe. Quand je repense à ce que nous étions il y a six ans, je me dis que nous avons fait du bon boulot. Jouer toutes ces chansons sur scène me permet de mieux mesurer l'étendue de notre travail. Parce qu'au départ nous n'étions pas très bons, nous n'avions rien de particulier. Mais il y avait une force, une croyance qui nous a permis d'arriver à ce jour et à ces concerts." Billy Corgan est maintenant parfaitement détendu, écroulé sur un large canapé. Tous ces gens qui le scrutent - les caméras de MTV, les managers, les techniciens - sont loin, alors il peut goûter à la paix figée de l'instant, une tasse de thé à la main. Une lente rémission qui n'est pas forcément un bienfait pour cette rencontre, les questions les plus personnelles étant tranquillement esquivées par un sourire d'enfant blessé. Ainsi, lorsqu'on lui demande s'il pense un jour trouver la paix intérieure: "Je ne sais pas... Cette question ne m'obsède plus. Il y a quelques années, je ne vivais que pour cette quête de quiétude, de bien-être. Je n'aspirais qu'à une chose: trouver le bonheur et la paix par le travail. Aujourd'hui, je ne me pose plus ces questions - ou alors plus en public. Je me contente de bosser. De bosser comme un fou, chaque jour de ma vie. Lorsque je sors d'un studio d'enregistrement, je suis vidé, sur les genoux. Pour Mellon Collie and the Infinite Sadness, nous avons passé huit mois enfermés. Je ne me permettrais jamais de quitter un studio avant l'épuisement complet." Et voilà, ça recommence: on l'interroge sur son âme, ses combats intérieurs et par une étrange pirouette, il se débrouille pour ramener la discussion sur un terrain moins glissant, celui des disques, de son travail. Il y a chez ce type un besoin de fuir, d'échapper aux questions. Comme s'il n'était pas complètement persuadé d'être ici à sa place, comme s'il y avait maldonne. De ces images d'enfance perdue qui hantent les pochettes de ses disques (Siamese Dream) à cette voix qui n'a jamais voulu quitter l'adolescence, tout porte à croire que Corgan n'a pas les 28 ans que lui prête l'état civil. C'est un tout petit garçon, planqué derrière le bruit mensonger d'une musique qui, jouée au piano et en sourdine, aurait des allures de berceuse. Véritable écorché vif, autrement plus chétif que la majorité de ceux qui revendiquent cette appellation bien commode, ce grand type au corps arc-bouté ne changera plus: esclave de son ambition démesurée - enregistrer l'album rock parfait -, il sera toujours l'homme infiniment triste que l'on entend sur Mellon Collie and the Infinite Sadness. Un homme triste car condamné à l'échec et au déchirement. Mené par le bout du nez par une muse un peu folle, qui lui joue des tours, le fait tourner en bourrique. Par une saleté d'ambition qui ne demande qu'à le poignarder dans le dos en lui faisant cracher des folies comme Mellon Collie and the Infinite Sadness, cette oeuvre bancale, dérangeante, malade. "Je voudrais que cet album comporte un disque pour le jour et un autre pour la nuit. Qu'il soit le disque le plus ambitieux de son temps, un équivalent moderne à Pet Sounds", annonçait-il dans une interview au Melody Marker en juin 94, quelques mois avant d'enregistrer la chose. Presque deux ans plus tard, on n'osera pas lui dire qu'il à échouer.

Après trois albums et autant d'insatisfactions chroniques, sa vie est devenue une interminable bataille: Corgan contre Corgan. Celui qui voudrait la gloire et la reconnaissance de ses pairs contre celui qui n'aspire qu'à l'absolue artistique. Celui qui voudrait faire partie de ce monde contre celui qui n'a qu'un domicile: le studio d'enregistrement. Un combat intérieur que l'on devine épuisant et sur lequel plane toujours le lourd parfum des tentations suicidaires. "Parfois, je me demande si le jeu en vaut la chandelle. Tout ce travail m'épuise, me pousse à bout... Mais de là à vouloir mettre un terme à tout ça, je ne sais pas... De toute façon, je ne veux pas parler du suicide. Après ce qui est arrivé à Kurt, ouvrir mon coeur à des journalistes semble être la dernière chose à faire. Disons simplement que je suis plus heureux aujourd'hui qu'il y a quelques années. J'ai cessé de me mettre continuellement en colère contre les autres. Maintenant, ma colère est dirigée contre celui qui la mérite le plus: moi-même." Définir les fondements de cette rogne incontrôlable n'est pas sorcier. De l'enfance de Corgan, on sait qu'elle fut sombre et déchirée, le petit Billy déplacé d'une maison à l'autre au gré des disputes conjugales. "À quoi bon faire des gosses si on n'est pas capable de s'en occuper?", confiait-il au magazine Rolling Stones en 94. Plus tard, pour tenter d'apaiser ses douleurs, il entamera une psychothérapie lente et fastidieuse. Mais à bientôt 30 ans, la colère gronde toujours chez cet éternel insatisfait. Billy Corgan est la frustration faite homme, un danger pour lui-même. Mais il a une chance, un formidable fil d'Ariane: ses chansons. "Je n'ose pas imaginer ce que je serais sans elles."

De retour à Paris, quelques réflexions s'imposent. Parmi elles, celle-ci: ceux qui continuent à détester le groupe américain n'ont probablement pas suffisamment écouté ses disques. À ceux-là, on conseillera vivement d'aller se frotter aux émois inédits que procure un concert des Smashing Pumpkins. On ajoutera que les albums du groupes - touffus, denses, difficiles - s'appréhendent nettement plus aisément après l'expérience de la scène, où le puzzle prend forme. Ce qui nous amène à l'idée suivante: ce Billy Corgan est un fichu obsédé, capable de rallier à sa cause des gens qui, initialement, n'étaient pas touchés par sa musique. Voilà un type qui nous rend les notions de labeur et d'obstination étrangement sympathiques, même si on le plaint d'être à ce point prisonnier de sa propre ambition. Alors, génie ou escroc? Un peu des deux, probablement. Escroc, certainement, lorsqu'il se persuade que les Smashing Pumpkins sont le meilleur groupe du monde et que tout leur est permis, même des divagations pénibles qui abîment Mellon Collie and the Infinite Sadness. Génie, indéniablement, lorsqu'il se croit escroc et chante ses batailles intérieures dans la plus belle douleur qu'il nous est été donné d'entendre. Sur la pierre tombale de cet homme qui n'en finit plus de ce battre, il faudra écrire ceci: " Billy Corgan, schizophrène magnifique, tombé pour le rock."

 

La guerre du râle

À force de courir après un idéal impossible sur trois albums en dents de scie, le chanteur des Smashing Pumpkins a négligé l'essentiel: sa voix, jamais aussi belle que lorsqu'elle déraille.

Les Smashing Pumpkins intriguent: en cinq ans et trois albums - plus une compilation -, on s'est repu de chansons mielleuses ayant trop butiné dans les bouquets de roses, rassasié d'élans frustes ayant trop écumé les confins de l'ire. Pourtant, l'estomac crie encore famine. Soif, ni de mièvrerie ni d'impétuosité, mais de cet amalgame génial d'agressivité et d'émotion dont les Pumpkins usent malheureusement avec plus de parcimonie.

Fraîchement débarqués sur le dos de la déferlante de Seattle en 1991 - Nevermind éclot alors -, ces natifs de Chicago inaugurent leur périple avec Gish, livré illico en pâture au grunge, malgré les contestations du groupe se défendant d'une telle affiliation réductrice - position éthique salvatrice puisque les Pumpkins esquiveront le ressac, survivant à la mort de Cobain. À l'évidence peu mûr, Gish ressasse avec charme le même schéma où ossature rime avec finition: brutes, les guitares costaudes croisent le fer avec des riffs cisailles, faisant fi des arrangements de violon et de mellotron qui parsèmeront plus tard les routes grandioses de Siamese Dream. Mais déjà, I Am One, Siva ou Snail annoncent avec brio les cambriolages au hit-parade et les concerts complets. Un Corgan obsessionnel se dessine doucement pendant que les Pumpkins à l'agonie se débattent avec les problèmes conjugaux (Iha et D'Arcy) et les ravages de la dope (Chamberlin). Siamese Dream naît de cet ambiance hâve, de cette croisade solitaire de Corgan devenu suicidaire. Rien d'étonnant à ce que cette oeuvre soit la meilleure de groupe à ce jour: elle confirme l'idée que les plus belles créations fleurissent sur les absences nées de l'insatisfaction et de la frustration. Les Pumpkins matérialisent ici cette quête effrénée de la perfection, touchant du doigt ce mariage rêvé de colère et de sentimentalité qui ne semble alors plus si utopique. Today, Hummer; Soma et Mayonaise exhibent avec insolence cette rencontre inouïe de l'âme tandis que les cloches sonnent la venue du divin Disarm. Lancés sur les traces de l'album parfait, encouragés par Siamese Dream qui flirtait avec le parangon rock, les Pumpkins se nourrissent alors de cette folie des grandeurs: ce sera un double album sinon rien. Aujourd'hui, le monstre s'appelle Mellon Collie and the Infinite Sadness et se meurt un peu de cette ambition démesurée: talent indéniable mais diffus, étalé sur vingt-huit titres. Supplice de Tantale pour ces chansons qui reluquent dans le rétroviseur, y cherchant la quasi-perfection d'antan sans jamais vraiment l'atteindre. Mellon Collie, oeuvre disparate où la lie point trop souvent, épargne bien un Tonight grandiloquent, un Bullet with Butterfly Wings à l'efficacité ravageuse, un Galapogos sucré à souhait et un 1979 tout en vergogne. Mais il sacrifie aussi la voix de Corgan, vrai crime de lèse-majesté. Rude leçon: la création parfaite est donc pure illusion, elle relève de la quadrature du cercle - est c'est heureux, sinon l'art serait mort depuis des lustres. Dans cette quête de l'inaccessible, Corgan a toujours possédé ce qu'il recherchait parfois en vain. Et cette possession sacrée, il n'a jamais put l'entendre hic et nunc, seuls ses complices étaient en mesure de l'apprécier: sa voix. Une voix labile, lunatique et caméléonesque, tantôt sourde, criarde ou extatique, qui seule peut épouser et se lover dans les contours peint à coups de gros pinceau par la section instrumentale. Ou s'évader dans un souffle. Puisse Corgan demeurer dans l'inconscience afin d'en préserver cette spontanéité innée. Puissent tout simplement les Smashing Pumpkins échouer dans leur croisade, la frustration leur offrant la plus subtile des muses.

 

Antoine Haffner

Les Inrockuptibles n°54 (du 24 au 30 avril 1996)