Guitare et Clavier n°170    

             


CROWN OF CREATION

 

Dans la grande tradition du double blanc des beatles, de "The Wall" du Floyd et du "Daydream Nation" de Sonic Youth, les Smashing Pumpkins se font une place dans la grandeur de rock avec "Mellon Collie And The Infinite Sadness": un double album se révélant être un véritable tour de force. Billy Corgan et James Iha s'expliquent. En double.

"Ouais, on a vraiment fait des boeufs d'enfer dans cette pièce", rigole Billy Corgan. Il fait tournoyer sa guitare dans la vaste pièce des répétitions du groupe. Caché dans un immeuble quelconque en briques rouges situé dans un quartier ouvrier miteux du nord de Chicago, l'endroit est parsemé de vieux amplis, de guitares, de matériels acoustiques et d'une batterie sur une estrade. Le leader des Smashing Pumpkins est vêtu d'une veste marron en velours côtelé et d'un audacieux pantalon rayé tout droit sorti de l'armoire de Brian Jones. Les cheveux effilés de Corgan sont teints d'une couleur auburn artificiellement éclatante. Comme de très nombreux paroliers torturés, il semble difficilement à l'aise dans son propre corps. Sa voix distinctive, calme et ses yeux gris vert semblent opposés à la stature lourde et massive, qu'il a montré jusqu'à présent. Corgan est accompagné par une jolie jeune femme blonde qui, silencieusement, lui fournit vitamines, eau minérale, fruits et réconfort. L'auteur des hymnes de Disarm et Today semble presque joyeux - l'hôte de rêve - alors qu'il me conduit dans l'entre du groupe, tout en sortant de mystérieuses pédales fuzz incrustées de poussière et d'étranges guitares. "On appelle ça la guitare "mayonnaise", me confit-il en extrayant une Kimberly ultra vintage de son étui. Elle a ces fameux micros. Je l'ai achetée 65$, et je l'utilise sur quatre titres. Bref, elle est rentabilisée...".

Le vieux mur de briques entourant Corgan a dû en effet endurer, comme il le dit lui-même, des "boeufs bien infâmes". Mais il est aussi le témoin d'un brillant travail. La salle de répétition des Pumpkins a en effet été l'endroit clé de l'enregistrement de leur dernier album, "Mellon Collie And The Infinite Sadness". Sans conteste, l'une des oeuvres les plus ambitieuses de la décennie, un double CD dévoilant tout le talent de songwriter de Corgan. On y retrouve aussi bien des ballades au piano que des sons de guitare trash ayant placé les Pumpkins au panthéon de la musique alternative. On note par certains aspects, le caractère fantaisiste des Beatles, la grandiloquence des guitares de Queen, et les textures subaquatiques où Prince et Hendrix s'en vont chasser la sirène rusée pour l'éternité...

Produit par la dream team britannique composé de Flood (Nine Inch Nails, U2, Depeche Mode) et d'Alan Moulder (Curve, The Jesus & Mary Chain, My Bloody Valentine), le disque est un large canevas de musical que Corgan et James Iha, l'autre guitariste du groupe, ont coloré à leur sauce. L'étendue du projet fait de "Mellon Collie", l'oeuvre la plus représentative des Pumpkins, avec une forte contribution d'Iha, de la bassiste d'Arcy, et du batteur Jimmy Chamberlin. Iha arrive d'ailleurs dans la salle de répétition, quelques minutes après Billy. Il est habillé d'une veste de chasse écossaise, dont la coupe soignée laisse à penser que l'habit n'a probablement jamais été utilisé dans son contexte d'origine. Ses cheveux sont teints en mèches blondes et noires. Sa stature élégante, ses hautes pommettes, et ses traits parfaits, permettent de comprendre facilement pourquoi son amie styliste Anna Sui a récemment fait appel à lui pour l'un de ses défilés. Mais James est avant tout un mec du Midwest. Comme Corgan, il possède un don d'autocritique et une capacité pour les boutades dévastatrices.

"Oui, j'ai vraiment une démarche sexy sur les podiums", admet-il timidement. Corgan semble très intéressé. "Et tu t'es senti comment sans ta guitare? ". "Je pensais que cela irait, mais quand je suis sorti de là, je n'étais qu'un mannequin frivole de plus. C'est effrayant de penser à quel point on attache de l'importance à sa gratte, tout comme à une mère, un père, ou à son propre phallus. Elle est toujours entre nos mains, que ce soit en studio, à la maison, ou sur scène. C'est un peu..."

Billy Corgan finit la phrase à la place de James Iha: "C'est un peu comme... Va te faire foutre: j'ai une guitare ! ". Il y a en effet une chanson intitulée Fuck You sur "Mellon Collie And The Infinite Sadness". Mais il y en a également une intitulée Beautiful.

C'est peu être là la caractéristique essentielle de l'album: réaliser une véritable osmose.

Au départ, vous pensiez à un double album?

Billy Corgan: Oui. On avait presque assez de titres pour que "Siamese Dream" soit un double. Pour ce nouvel opus, j'aimais beaucoup l'idée de créer quelque chose de plus large dans lequel on pouvait intégrer de nouvelles formes de compos.

Y avait-il un concept dès le départ?

Billy Corgan: J'ai en effet commencé sur des bases conceptuelles, mais je me suis vite rendu compte que je ne pouvais pas me forcer à écrire quelque chose de spécifique. Donc le travail essentiel a été d'écrire un maximum de chansons et de rassembler celles qui avaient un thème en commun. Le résultat final est ainsi conceptuel uniquement dans ce sens.

Des images qui apparaissent comme le point d'ancrage de l'album.

Billy Corgan: Oui, comme le "vide", "rien", "nulle part", "zéro" (rires).

En réalité, il y a vraiment un champ émotionnel très large, qui va de "Il y a un amour que Dieu a mis dans notre coeur" (sur Take Me Down) jusqu'à "L'amour est suicide" (sur Bodies).

Billy Corgan: En fait, c'est James qui a écrit "Dieu met de l'amour dans notre coeur". Et c'est moi qui ait sorti "l'amour est suicide". Les deux réunis forment la dynamique des Smashing Pumpkins. Le positif J. et le négatif B.

James Iha (sarcastique): La lumière et l'obscurité...

Souscris-tu à la théorie qui veut que l'artiste soit complètement heureux pour composer? Ou l'autre théorie qui veut qu'il souffre?

Billy Corgan: Les deux sont valables. Effectivement, si tu es tourmenté, ta musique sera beaucoup plus étrange et sa résonance plus sombre. Mais c'est également souvent impossible d'exprimer par une chanson ce que tu ressens. Tu n'as pas vraiment l'énergie nécessaire pour penser à ta musique ou ta carrière, quand tu détestes la vie. Il est préférable pour les compositeurs d'être imprégnés des deux sentiments. Pas totalement déprimés, ni pleinement heureux. Car quand la joie est en toi, tu n'as pas vraiment envie de t'enfermer pour te mettre au boulot.

Tu dois donc avoir une certaine distance face à la souffrance que tu peux ressentir, avant de mettre ce sentiment dans tes chansons?

Billy Corgan: Parfaitement. Lorsque les gens se plongent dans les textes de cet album, ils vont penser que je suis dans une mauvaise passe. Mais par de nombreux aspects, l'album n'est qu'un commentaire des choses qui arrivent à chacun d'entre nous - des choses qui se sont produites, qui ont été assimilées et digérées. Je présente donc des états d'esprits auxquels j'ai été confrontés, mais dont je suis sorti.

Si l'on faisait une analyse détaillée des textes, ceux de Belief et Pretense figureraient parmi les plus récurrents.

Billy Corgan: Exact. N'importe qui, dans notre position actuelle de groupe à succès, est sensible au problème de l'intégrité. D'un côté, on a la possibilité d'être créatif et de vivre une vie très excitante. D'un autre côté, nous nous devons de faire systématiquement les mêmes choses, avec un niveau de qualité égal. Ces deux phénomènes constituent dans mon esprit deux facteurs opposés. La créativité n'est pas nécessairement une question de répétition. Pourtant, à n'importe quelle époque, les grands artistes se sont retrouvés dans une position où le public était tellement habitué à leur style, qu'ils devaient sans cesse se répéter musicalement parlant. Hendrix, par exemple. Ça lui est arrivé de devoir faire des concerts en une après-midi ! C'est navrant, mais la plupart du temps, les artistes sont entourés de personnes dont les intérêts financiers font qu'ils ne peuvent sortir de leur créneau musical d'origine. Le côté créatif de la chose qui est l'âme de l'artiste semble beaucoup moins important que le côté pécuniaire. Ça reflète hélas la vie: faut faire ton choix entre vivre ta propre vie à fond ou payer l'addition. Tout le monde est confronté à ce genre de problème. Et ça n'est pas exclusivement réservé aux musiciens.

 Avec ce nouvel album, vous avez trouvé le moyen de satisfaire les espérances de votre public, sans pour autant vous répétez.

Billy Corgan: On s'est vraiment impliqué dans ce disque, comme si c'était le dernier du groupe. Je veux dire que nous projetons d'en faire un nouveau mais en apportant de nombreuses modifications. Notre approche musicale, notre style, tout va changer...

Vous compter spliter?

Billy Corgan: Non, tu me comprends mal. Je dis juste que sur le plan créatif, on a atteint une limite. Il est temps qu'on explore de nouveaux chemins musicaux. Donc, soit on se sépare, soit on se force à changer radicalement de direction. On a des points de vue très différents actuellement. C'est difficile à expliquer, mais quelquefois, tu sens que tu as atteint un point précis et qu'il est nécessaire de pour toi de changer.

Que lisais-tu lorsque tu as écrit cet album?

Billy Corgan: Beaucoup de trucs spirituels, comme le Vedas et l'Upanishads, deux textes hindous. Il y a aussi ce livre étonnant, un truc vieux de 4000 ans écrit en Sanskrit. Ce livre a été traduit, tout le monde peu le lire et donc le comprendre. Il est tout petit et très simple. Un de mes amis me l'a donné et depuis, je n'ai cessé de le lire et de le relire. Il parle de l'exigence, de l'équilibre terrestre et de la réceptivité spirituelle. La recherche de l'âme n'est pas le mot approprié, il s'agissait plus pour moi d'une façon de démêler les choses.

Je te pose cette question car le langage que tu utilises dans tes textes semble beaucoup plus proche du XIXe que du XXe siècle. Cupid De Locke en est sûrement l'exemple le plus explicite. Une phrase comme "suffer my desire" dans In The Arms Of Sleep dénote une tonalité très archaïque. Les gens ne parlent plus trop de la sorte aujourd'hui...

Billy Corgan: Je n'sais pas. Pour les autres albums, j'aurais pu t'apporter des explications concernant les textes et leurs inspirations spécifiques. Pour "Siamese Dream" par exemple, je lisais énormément William Burroughs et l'album tout entier s'en ressent. Pour "Mellon Collie", ce n'était pas le cas. J'ai écrit dans une sorte de bulle. Actuellement, je lis surtout des B.D.

Tout l'album était composé quand vous avez commencé à enregistrer?

Billy Corgan: Nous en avons écrit une bonne partie pendant l'enregistrement. C'était la première fois qu'on travaillait ainsi. Flood nous a vraiment encouragé dans ce sens. Il ne voulait pas qu'on passe tout notre temps à se consacrer uniquement à enregistrer. On le faisait pendant cinq ou six heures puis on faisait un petit boeuf ou on en profitait pour travailler sur de nouvelles chansons. Ce genre d'emploi du temps est un procédé véritablement intéressant. Ça évite de faire passer l'enregistrement pour une corvée. Même si on en avait tous marre à la fin, ce qui est inévitable, ça a rendu les choses plus faciles.

Comment avez-vous rencontré Flood?

James Iha: Billy et moi étions fans de son travail. On avait tout les deux une dizaine d'albums auxquels il avait participé. Ils ont tous une spécificité. Il a travaillé avec des groupes très différents ayant une forte individualité.

Billy Corgan: On l'a contacté pour qu'il réalise l'album. Je lui ai dit que cela serait un double et l'idée l'a enchanté. Il a accepté le challenge. Nous lui avons alors envoyé des démos. On a discuté au téléphone de ce qu'il fallait faire et surtout ne pas faire pour réaliser un bon disque.

Il a une réputation de manipulateur de sons.

James Iha: Effectivement, c'est l'étiquette qu'il porte sur les épaules. On l'imagine comme un gars constamment assis derrière ses synthés. Pourtant, son talent est plus vaste. Bien sûr, ça constitue une facette du personnage, mais il sait également parfaitement capter le son d'un groupe enregistrant live en studio. Flood est un type très ouvert musicalement parlant.

Billy Corgan: Quelque soit le travail, on peut dire que l'album était totalement orienté au niveau des sonorités. On a échantillonné le bruit de bombes aérosol et de ciseaux. Pour Cupid, toutes les percus, mise à par la batterie, sont des trucs de ce genre (Corgan prend une boite de vitamines et la secoue en suivant un rythme, NDR).

Pourquoi vous n'avez pas travaillé avec Butch Vig cette fois-ci, comme vous l'aviez fait lors de vos précédents albums.

Billy Corgan: Pour être tout à fait honnête, on était devenu si proche avec Butch que ça commençait à jouer en notre défaveur. On en était arrivé au point où ça n'était plus la peine de parler pour se comprendre. Le langage du corps était devenu la chose essentielle et la communication s'amoindrissait peu à peu. On bossait ensemble depuis le single Tristessa en 90 (Sub Pop). Par cette décision, on ne le remet pas en cause en tant que producteur. Il fallait juste qu'on change au niveau du son. On devait se renouveler et pas répéter nos oeuvres passées.

C'était un challenge d'arriver à tous ces arrangements de guitares pour tant de chansons?

Billy Corgan et James Iha (à l'unisson): Oui !

James Iha: Voilà ce qui était cool cette fois-ci: autrefois, on avait recours à l'overdub pour les sons de grattes. L'overdose assurée ! Cette fois-ci, même si nous avons utilisé cette méthode pour certaines chansons, l'optique était différente. Il y avait des compos avec une seule ligne de guitare. To Forgive, par exemple, a été faite en une seule prise avec une seule guitare électrique.

Billy Corgan: Mais il y a une chanson comme Jellybelly où Flood nous disait " pour ce titre, vous devez obtenir le son Pumpkins avec tout ce que cela comporte d'overdub. Le morceau sera dénaturé si vous n'le faites pas." Et donc ça a été un bon et sain équilibre.

James Iha: Il y a beaucoup de chansons rock sur cet album, mais on a essayé d'éviter l'archétype du solo rock. L'approche de la guitare lead a été totalement différente. Il ne fallait pas que se soit le centre de la chanson.

Vous vous êtes partagé les solos?

James Iha: Pas de façon délibérée. Mais à la fin on s'aperçoit que c'est moitié moitié. Sur Muzzle, Billy exécute le premier solo et moi celui de la partie finale. C'est ainsi que ça a le mieux fonctionné.

Billy Corgan: Ça dépendait vraiment de la façon dont on travaillait. On enregistrait dans deux pièces en même temps. J'étais souvent dans l'une des pièces en train de chanter ou de bosser sur un arrangement. Pendant ce temps, James était dans l'autre pièce à travailler sur des parties lead. Résultat: près de huit heures passées à mettre sur bandes des riffs et autres parties lead sur des bases rythmiques. Avec mes nombreuses responsabilités, je ne me suis pas focalisé sur la guitare lead comme j'avais pu le faire pour les albums précédents. James avait plus de temps pour explorer de nouvelles idées. Il a toujours de bonnes intuitions concernant la guitare. Avant, on était souvent confronté à des contraintes d'emploi du temps et c'était plus facile pour moi de jouer les choses spontanément.

Y a-t-il eu des moments où vous jouiez ensemble la partie guitare? Les guitares s'entrelaçant sur la rythmique d'un titre par exemple?

James Iha: Certains titres comme X.Y.U. ont été enregistrés live de cette manière.

Billy Corgan: On croyait fermement dans un jeu de guitare rythmique solide. Il y a véritablement une grande émotion lorsque quatre personnes se retrouvent dans une même pièce pour jouer. Le rythme de tous les instruments combinés est quelque chose de poignant. Pourtant ça dépend essentiellement du type de chanson que l'on est en train d'enregistrer. Pour un titre comme Jellybelly, c'était préférable d'enregistrer toutes les parties séparément afin de bien trier les rythmiques des guitares. Il faut donc faire attention au morceau que l'on joue.

Enregistrer dans deux pièces différentes était une idée de Flood?

Billy Corgan: Nous avions discuté de ça avant même que Flood ne participe à l'album.

James Iha: De toute façon, c'était une chose nécessaire. Si nous ne l'avions pas fait, cela nous aurait pris trop de temps pour enregistrer l'album.

Billy Corgan: Après "Siamese Dream", j'ai essayé de trouver des solutions pour diminuer la tension qui régnait lors de l'enregistrement des disques. La raison majeure de cette tension latente était à mon avis la conséquence directe du temps que passe le musicien à ne rien faire en attendant une prise. On restait des semaines entières à ne rien faire. Juste attendre. C'est quoi déjà le vieux dicton? L'oisiveté est la mère de tous les vices. Le fait d'enregistrer dans deux pièces différentes était un palliatif à ce mal.

Concernant le matériel utilisé pour l'album, les guitares et les amplis sont-ils ceux que vous utilisez habituellement?

Billy Corgan: Oui. C'est à peu prés le même matos que celui que nous utilisons sur scène ou pour "Siamese Dream". J'utilise une tête Marshall JCM 800 de 84 dont je me sers sur quasiment sur tous les titres. On l'a baptisée "soul head". Je l'ai achetée à un type qui avait passé une annonce. L'ampli a été utilisé sur 90% des morceaux et la tête sur 30%. Je me suis aussi servi d'un préampli Marshall et d'un compresseur Alesis. Ça sonne vraiment bien une fois branché sur une tête Mesa Boogie. C'est notre son de base. En ce qui concerne les guitares j'ai surtout utilisé une Strato reissue de 57, la même que sur "Siamese Dream". Nous avons utilisé environ vingt guitares électriques et dix acoustiques sur l'ensemble de l'album. On les a toutes disposées en ligne.

James Iha: Nous prenions pour chaque morceau environ cinq guitares pour peu à peu réduire notre choix sur celle qui convenait le mieux. C'est la première fois qu'on travaillait ainsi. Avant, on avait ni le temps ni les moyens d'agir de la sorte. En fait, la plupart du temps, on choisissait la guitare qui pouvait rester accordée tout au long du titre. J'ai une Les Pauls Custom du début des années 80, une Silver Sunburst, qu'on utilise énormément. Pas uniquement parce qu'elle a un son chaud qui caractérise une Les Pauls, mais surtout parce qu'elle ne se désaccorde pas. En somme, on a surtout pris des Stratos et des Les Pauls.

Billy Corgan: Plus une bonne armée de pédales. À nous deux, on devait avoir entre trente et quarante pédales d'effets.

La plus démente?

Billy Corgan: Une Fender Blender, Kevin Shields (du groupe My Bloody Valentine, NDR) m'avait conseillé de m'en procurer une. C'est la plus destructrice de toutes les pédales. Écoute le titre Bullet. Environ deux minutes trente après le début du morceau, on change de tonalité. Le son est alors lourd et épais et les haut-parleurs crachent une distorsion on ne peut plus étrange. Les harmoniques sont tellement bizarres que si tu pousses le son un peu plus fort, tu obtiens une distorsion au delà de la distorsion. Le son de la guitare est comme incompréhensible...

Tout ce gain obtenu à l'aide de pédales fuzz est-il la clé de la distorsion qui vous caractérise?

Billy Corgan: Pour être honnête, je dirais que ce son provient essentiellement du matériel que j'ai cité précédemment: le préampli Marshall et la tête Mesa Boogie. Il faut juste essayer par diverses combinaisons d'obtenir le maximum de gain possible puis combiner ça avec la puissance des micros de la guitare que tu utilises. Le problème majeur concernant les musiciens, c'est qu'ils ne tirent pas le maximum de leur matériel. Ils obtiennent quelque chose qui semble excitant à la première écoute, mais en définitive, c'est de la merde.

James Iha: C'est ce qu'il y a de pire. Tous ces groupes indés qui vivent à grands coups de succès commerciaux pensent qu'en faisant l'acquisition d'une Big Muff et d'un combo Marshall, ils vont réussir à sonner comme Kurt Cobain. En définitive, ils ne savent même pas utiliser ce son. Bien sûr, on obtient avec une Big Muff un son vraiment d'enfer mais le problème, c'est qu'on entend ça quasiment partout de nos jours. La majorité des groupes pensent être dans le coup en utilisant ce genre de matos.

Quel est le titre qui a le plus grand nombre de pistes de guitares?

Billy Corgan: Sûrement Thru The Eyes Of Ruby. À la fin du morceau, Alan Moulder m'a dit qu'il y avait environ 56 pistes de guitares différentes. Jellybelly est aussi bien fourni question guitares. C'est en quelque sorte la caractéristique essentielle des Smashing Pumpkins: une forte présence de la guitare lead. On aime introduire de nombreuses parties de guitares mêmes si elles ne font que huit secondes entre les couplets.

James Iha: On a pas mal utilisé le E-Bow pour l'album. Sur un titre comme Here Is No Why, il y a plus de 14 plages différentes. La chanson qui décroche la palme des pédales d'effets, c'est sans conteste Tales Of A Scorched Earth. Il n'y a qu'un seul ridicule petit solo où on a combiné plus de vingt pédales différentes. Le son sifflait déjà de tout côté avant même qu'on touche nos guitares.

Vous aviez un accordage spécial pour les chansons comme Jellybelly?

Billy Corgan: Ouais on était accordé grunge.

James Iha: En Ré. Seulement la première corde.

Billy Corgan: En fait, pour le reste de l'album, on s'est tous accordé un demi-ton en dessous. Nous voulions que les chansons sonnent plus graves. Ce qui fait que la dernière corde de basse était en Mi Bémol.

Avez-vous des goûts similaires?

Billy Corgan: Sur cet aspect particulier, nos goûts s'avèrent très proches. Nous avons une passion toute particulière pour les vieux groupes comme Black Sabbath ou le Jefferson Airplane.

James Iha: Plus je vieillis et plus j'apprécie le boulot de Mick Taylor avec les Stones.

Billy Corgan: Quand tu es jeune, tu n'es pas en mesure d'apprécier la qualité de jeu de Mick Taylor. Avec le temps et la maturité, tu te rends compte à quel point sa contribution est importante. Il sait être présent sans pour autant couler sous une avalanche de notes.

 Pourtant, pendant les concerts des Stones, il abreuvait la foule de solos...

Billy Corgan: Vraiment?

James Iha: Oui, son jeu sur scène était différent de celui des albums.

Billy Corgan: C'est bizarre, je n'en savais rien. Bon, bien qu'il aille se faire foutre dans ce cas (sourire).

 Alors comme ça, vous aimez l'Airplane?

Billy Corgan: Oui, les vieux groupes ça nous branche vraiment. Ça vient sûrement de notre lieu de naissance. On a écouté tant de groupes différents qu'on a pu peu à peu faire nos propres choix musicaux. Je travaillais dans un magasin de disques. À chaque nouvel arrivage, je disais à James: "écoute ça, tu vas adorer." Pour le Jefferson Airplane, il y a vraiment des trucs là-dedans qui relèvent du génie. D'autres sonnent comme de la merde. Too Much Drugs manque de préparation.

James Iha: L'Airplane était un groupe très rock par certains aspects comme le montre le live "Bless Its Pointed Little Head". Ils étaient tous d'horizons musicaux différents. Le batteur avait une approche musicale très funky, le bassiste un jeu parfait et on retrouvait également une pointe de blues caractéristique de San Francisco. Je parle de cet album car il contient quelque chose de spécifique qu'on a toujours désiré obtenir.

Billy Corgan: En réalité, on a essayé en vain...

James Iha: À la fin de Three Fifths Of A Mile In Ten Second, on entend la foule applaudir. Tout à coup, le batteur se met à effectuer un roulement totalement ridicule...

Billy Corgan: Puis ils exécutent le final. Le public devient digue ! Ça nous a soufflé et on s'est tous dit "quelle superbe façon de terminer une chanson. Il faut qu'on fasse pareil !"

James Iha: Sur scène, avec I Am One, ce type de final n'a pas fonctionné.

Billy Corgan: On n'est pas l'Airplane... On devait faire ce final deux soirs de suite lors d'un concert à Chicago. Ça a été un tel flop le premier soir qu'on a préféré ne pas renouveler l'expérience.

James Iha: De toute façon, leur idée était vraiment géniale. Je ne sais pas comment ils ont fait mais ça sonnait d'enfer.

Billy Corgan: L'autre chose marquante, c'est lorsque tu regardes les années 80, tu te rends vite compte qu'il n'y avait pas grand chose de valable. Quelques trucs de Blondie ou de Television tenaient la route, sinon le choix était réduit. Il n'y avait pas la profondeur qui existait à la fin des 60's et au début des 70's. Difficile d'expliquer pourquoi. C'est peut être la conséquence directe de notre situation actuelle. La musique est un baromètre assez précis de la culture.

James Iha: Personnellement, je pense que Nathan Larson de Shudder To Think est un super guitariste. Il a un style unique avec une petite influence jazz. Il sait parfaitement mélanger plusieurs teintes musicales ce qui lui confère un jeu a part. Le problème avec les groupes de rock actuels, c'est qu'ils ne cessent de pomper les accords de Nirvana.

On peut donc dire que les Smashing Pumpkins redorent le blason de heavy metal.

James Iha: Pardon? D'accord, il y a quelques grooves qui sonnent très Judas Priest. Je peux te citer les titres.

Billy Corgan: Non !

James Iha: C'est toujours un sujet de disputes entre nous...

 Je veux dire par là que vous avez été un des premiers groupes à parler d'Ozzy et de Sabbath avec autre chose que du mépris dans la voix.

Billy Corgan: Bien sûr, on a le droit de critiquer l'aspect satanique développé dans les textes de Sabbath ou de rire en voyant l'accoutrement tout cuir de Judas Priest. C'est pas l'aspect essentiel qui m'a poussé vers cette musique quand j'étais gosse. Les gens aiment critiquer le côté excentrique de ces groupes. Moi ce que je vois, c'est que des albums comme "Unleashed In The East" ou "Masters Of Reality" sont des putains de bons disques ! Personne ne peut mettre ça en doute. La puissance dégagée par cette musique est de porté universelle. On retrouve d'ailleurs cette force actuellement dans un groupe comme Pantera qui porte véritablement de nos jours le flambeau du metal. Même s'ils se foutent de pas mal de trucs, personne n'a un son plus lourd et plus significatif que le leur. Le seul nouveau guitariste que j'apprécie, c'est Dimebag Darrel. Ce mec, c'est vraiment de la dynamite. Flood aussi adore Pantera. Il m'a avoué que lorsqu'il a travaillé sur l'album de Nine Inch Nails "Broken", avec Trent Reznor, ils devaient effectuer plus de trente cinq bornes par jours. À chaque trajet ils se passaient "Vulgar Display Of Power" de Pantera. Nous sommes d'ailleurs allés assister à un de leurs concerts Flood et moi. Le seul problème, c'est qu'il ne faut pas mélanger la musique et la politique. Quand à nous, notre seule politique a été de botter le cul des gens avec un son décapant.

Billy, tu avais vivement critiqué le travail que tu avais fait par le passé. Penses-tu avoir eu un oeil critique sur cette dernière oeuvre des Smashing Pumpkins? Ou bien tes souhaits ont-ils été pleinement réalisés?

Billy Corgan: Cet album représente la synthèse parfaite de tout ce que nous sommes, individuellement parlant. C'est en quelque sorte une symbiose de plusieurs périodes du groupe. Par exemple, les Smashing Pumpkins étaient à leur apogée en 92. Je ne veux pas dire qu'on est mauvais maintenant, mais à l'époque on avait toutes les qualités requises nécessaires. Le style, la puissance et une énorme agressivité sur scène. Cette année a vraiment constitué notre point culminant en tant que groupe. Malheureusement, on n'a jamais su retranscrire cela sur l'un de nos albums. On a quand même retrouvé cet aspect particulier du groupe sur des titres comme Fuck You ou Jellybelly. On joue mieux maintenant mais notre attaque est totalement différente. Cet album est donc un condensé de sept années de Smashing Pumpkins.

Le fait de réaliser un double album conceptuel appartient beaucoup plus à une autre époque de l'histoire du rock, non?

Billy Corgan: Je savais que l'idée d'un double allait susciter de nombreuses questions. J'ai donc tout simplement décidé de ne pas y prêter attention. Si l'album s'était résumé à un concept ou à une démonstration de solos divers pendant plus de trois quart d'heure, j'aurais compris que les gens trouvent dans cet aspect particulier un rejet quelconque. Mais ça n'est pas le cas. L'album est un peu comme un roman où les chansons ne cessent de changer les unes après les autres en gardant toujours un fil conducteur. Je suis pleinement satisfait et fier de cet album. Le fait que ce soit proche d'un concept fortement associé aux 70's n'est pas mon problème. En fin de compte, je pense que le disque est beaucoup plus proche du double blanc des Beatles que de "The Wall" de Pink Floyd. Maintenant, les gens se feront leur propre opinion.

En 93, tu me disais que, selon toi, dans trois ans le rock serait à nouveau démodé...

Billy Corgan: (en haussant les épaules) Je dois être un prophète. On fonce droit vers le disco. Il y a eu effectivement une légère explosion du rock mais on en sort plus rapidement qu'on y est rentré. Les clichés sont d'ailleurs beaucoup plus évidents de nos jours.

Un retour au disco? C'est comme ça que tu qualifies Tricky ou Portishead?

Billy Corgan: Non. Je trouve que de tels groupes sont intéressants. Ils ont réussi à parfaitement assimiler la technologie et ont une vue de la musique qui se révèle être pluri-culturelle et mondiale. C'est d'ailleurs dans cette direction que je compte me diriger maintenant, en y apportant la touche Billy Corgan. Quand je parle de disco, je parle de trucs comme Abba ou Ace Of Base. Toutes ces musiques réalisées au synthé et destinées aux masses. Je pense que ça va encore se développer dans un proche avenir et que les choses vont même être pires. On pensait que Phil Collins c'était nul mais on va assister à l'avènement de toute une génération de types issus de supergroupes, en route pour une carrière solo. Ce qu'il y a de dommage, c'est que maintenant un môme de 15 ans qui regarde l'environnement musical ne voit que des groupes qui copient Nirvana et Pearl Jam. Alors, si t'es jeune, vas-tu choisir le chemin du mimétisme ou vas-tu suivre ta propre voie? Si nous donnons une once d'inspiration à tous ces jeunes, peut-être poursuivront-ils vers leur propre vision du rock. Pourtant, quand je vois les nombreuses difficultés que nous avons rencontrées, j'imagine que la plupart des jeunes suivront le chemin musical qui est tout tracé. La scène musicale est donc selon moi encore plus désastreuse qu'elle ne l'était il y a cinq ans. Au lieu d'une perspective de futur avec de nombreux groupes alternatifs, on constate que les choses ne font que se dégrader. Bien qu'il soit préférable d'écouter des groupes qui sonnent comme Nirvana plutôt que de se farcir Phil Collins, c'est plus insidieux et ça fait plus de mal à la musique. C'est un véritable blasphème par rapport au morceau original.

Penses-tu qu'avec la mort de Kurt Cobain, les regards se sont focalisés sur toi pour devenir une sorte de nouveau leader?

Billy Corgan: Non. Si des gens me considèrent actuellement comme une figure de proue, ce n'était pas le cas dans le passé. Je ne veux donc pas être un emblème par défaut. Ça ne m'intéresse pas.

Ça n'intéressait visiblement pas Cobain non plus.

Billy Corgan: Je n'irais peut-être pas jusqu'à dire ça.

Enfin, tu le connaissais...

Billy Corgan: Non pas vraiment. Je pense simplement qu'il y a une image publique et une image privée totalement différente. On n'écrit pas par hasard un des meilleurs disques de sa génération en restant assis dans sa chambre, par accident.

 

Guitare et Clavier n°170, janvier 1996