Rage n°2

 


Le monde de la musique est en pleine mutation. Il était encore facile il y a dix ans de pouvoir modeler son orientation musicale et sa position par rapport aux médias ; mais de nos jours les groupes sont, sans le chercher, mis en compétition par le marché et les maisons de disques, sans cesse en quête d'un nouveau produit, sorte de corne d'abondance qui leur permettra de drainer les foules vers les bacs de disques de ces messies des temps modernes.

Psychanalyse d'un compte de fée

1991. Le phénomène grunge vient de mettre aux premières loges les groupes indépendants américains tels que Nirvana, Soundgarden, Mudhoney et Smashing Pumpkins. La route est ouverte pour ces nouvelles mines d'or, propulsées dans le monde impitoyable des majors labels.

19920. Premier épisode envoûtant de l'histoire de Smashing Pumpkins. "Gish" voir le jour sur Hut Records, et Billy Corgan explose sur des titres comme I Am One ou Rhinoceros. Ce premier album les propulse aux premières loges de la scène rock et leur donne la possibilité de jouer sur les plus grandes scènes du monde, loin des galères des premières heures. "Le succès de "Gish" nous a donné la preuve que l'argent peut aider et faciliter la composition. Notre musique en 91 était le reflet des angoisses et des craintes générées par mes expériences d'enfant et de nos galères de la première époque. Mais la possibilité de tourner et d'enregistrer dans de meilleures conditions a permis de dépasser les problèmes que tu subis quand tu tournes pendant six mois de club en club dans un bus". Malgré le recul que semble avoir pris Billy, celui-ci n'en est pas moins conscient de la période de crise qui faillit lui coûter la vie et par là même celle du groupe. "Ma jeunesse et mon enfance ont été ballotées entre une belle mère dépressive et un père drogué à outrance.? Mon salut a été la musique qui m'a permis de combattre mes dragons, d'apprendre à me comprendre. Quand nous avons subi la pression des tournées et des maisons de disques pour le nouvel album, j'étais en pleins dépression. J'avais des passes suicidaires et j'étais prêt à virer tout le monde, à saborder le groupe et à mettre fin à ma vie.".

On peut se demander comment le groupe a vécu cette période et surtout comment "Siamese Dream", certainement un des meilleurs albums de 1992, a pu voir le jour. "Beaucoup pensent qu'écrire sous la pression est positif, alors que pour moi cela a été un enfer. J'étais en pleins thérapie, le groupe était à la limite de la cassure et je commençais à me demander si l'album que j'écrivais valait tout ce que je lui donnais. Je me suis usé jusqu'à la moelle pour écrire ces chansons, sans me rendre compte que c'était moi que je détruisais en perdant mon entrain et me joie de vivre.".

Comme à l'habitude, les médias se sont empressés de cataloguer Smashing Pumpkins, de vouloir les accaparer pour en faire un produit MTV en oubliant qu'ils ne sont pas un objet promotionnel mais des artistes et des humains à part entière. "Actuellement tout le monde cherche à nous mettre dans le même sac que la scène de Seattle mais nous ne voulons pas entrer dans leur jeu. Il y a deux ans avant que "Nevermind" ne soit sorti, tout le monde nous comparaît à des centaines de groupes sauf à Nirvana ; maintenant on cherche à faire de nous les nouveaux messies. Je ne suis pas Kurt ni Eddie Vedder (Pearl Jam), et avec ou sans eux je ferai ma musique dans attendre la réponse des médias." La presse anglaise est un couteau à double tranchant qui fabrique des mythes et les détruit à la moindre incartade.

Malheureusement le NME et Melodie Maker semblent plus se rapprocher de Détective ou Ici Paris que de journaux d'information. "Nous avons été tantôt encensés tantôt détruits. Par exemple pour notre pitoyable prestation à Readingn, on nous a jugés comme un groupe fabriqué, sur un unique concert, sans même voir que sommes des humains qui étaient à bout de souffle, plein de tensions dont Reading fut l'apogée. Actuellement nous sommes en première ligne sur toutes les couvertures de magazines, dans tout les singles charts et nous sommes sollicités par tout les journaux du monde. Mais nous avons appris à nous méfier, à rester intègres et à livrer le minimum de matière à controverse, parce que je ne fais plus confiance à la presse administrative trop installée depuis des années dans un confort et un pouvoir qu'ils utilisent comme faire valoir."

Album de famille

Billy Corgan est un compositeur hors pair, un esthète de la mélodie et du paradoxe puissance et accalmie. Trop investi dans son récent LP "Siamese Dream", il en parle comme d'un accouchement difficile, d'un enfant qu'on a peur de voir grandir. "Il est difficile de parler de ce disque sans faire référence à "Gish" notre précédent album. Je pense que notre nouvel opus est plus varié, plus mélodique dans le son des guitares, mais aussi qu'il explore plus d'horizons, toujours aussi extrémistes, mais en restant propre à ce qui fait le son des Pumpkins. C'est un disque plein de mélancolie, de colère et de ce qui fait nos personnalités, avec nos qualités et nos défauts, nos joies et nos angoisses."

Smashing Pumpkins est un groupe d'avenir, si l'avenir veut encore dire quelque chose dans le business de la musique. Ils ont passé le cap qui sépare le financier de l'artistique, en y laissant leur naïveté mais pas la fragilité qui fait de leur groupe quelque chose d'unique et de sincère. "Quand nous étions sur le label Caroline, nous avons appris à jouer avec dix interlocuteurs au lieu d'un seul, mais nous avons aussi apprise à nous protéger, faute de quoi nous allions mourir. Nous ne savons pas ce qui vas se dérouler pour nous dans l'avenir, mais au moins nous serons maîtres à bord de notre groupe."

La vie d'un groupe est un grand compromis dans un monde de déception, de ponts d'or et de chateaux en Espagne. Bonne chance à Smashing Pumpkins pour ce qu'ils nous donnent et pour tout ce que nous leur demandons.

Stéphane Hervé